SCÈNE VIT LE ROI, HENRIETTE
HENRIETTE
Sire!
LE ROI
Venez ici, chère Henriette, et regardez-moi.
HENRIETTE
Oh ! mon Dieu, sire, savez-vous que, si votre regard n'était pas si bon et votre voix si affectueuse, savez-vous que j'aurais grand'peur?
le Roi.
Et pourquoi cela ?
HEERIETTE.
Vous avez désiré me voir ce matin, me voir seule, me parler en particulier; que pouvez-vous avoir à dire à une pauvre enfant comme moi ?
LE ROI, la regardant avec nne grande tendresse.
J'ai à vous dire, Henriette, que vous avez non-seulement de beaux yeux, une bouche charmante, des cheveux admirables, mais encore un noble cœur !
HENRIETTE
Mon cousin!...
LE ROI
Vous avez toujours été bonne et tendre fille, consolatrice de votre mère dans la douleur; aujourd'hui, vous êtes sœur fidèle et dévouée, consolatrice de votre frère dans l'exil.
Mon Dieu, que voulez-vous dire?
LE ROI
Que je trouve beau et grand, ma chère Henriette, quand un frère est détrôné, proscrit, fugitif, quand un ordre injuste et tyrannique le force à quitter le pays qui devait être sa seconde patrie, de lui adoucir, au moins, par des caresses et des larmes, — hélas! pauvre enfant, c'est tout ce que vous
aviez à lui donner ! — de lui adoucir.au moins, l'heure cruelle du départ.
HENRIETTE
Oh ! mon Dieu! mon Dieu! votre agent secret vous a tout dit ! (Elle tombe à genonx.) Pardon, sire! pardon !
LE ROI
Non-seulement je vous pardonne, mais encore je vous félicite, Henriette. Maintenant, écoutez.
HENRIETTE
Oh ! oui, j'écoute ! mais il me semble que je rêve.
LE ROI
Je vais vous prouver que vous veillez, chère cousine. Cette nuit, en vous quittant, votre frère vous a dit.,, près de la petite porte de l'orangerie, vous rappelez-vous?... qu'un million lui suffirait peut-être pour acheter M. Monk.
HENRIETTE
Mon Dieu ! mon Dieu !
LE ROI
Voici, dans ce portefeuille, le million que désirait votre frère; faites-le-lui passer, Henriette. Je veux qu'il le tienne de votre main : si la négociation réussit, eh bien, c'est à vous, à vous seule qu'il devra le trône d'Angleterre.
HENRIETTE
Mais ce million, sire...
LE ROI, arec mélancolie.
Il m'avait été envoyé par M. de Mazarin pour les fêtes que je devais donner; mais cœur en deuil, — et vous devez savoir cela, Henriette, — cœur en deuil fuit le bruit et les plaisirs. Je n'ai plus besoin de ce million, Henriette; je vous le donne sans regrets; prenez-le donc sans remords. Que votre frère me pardonne seulement de faire si peu maintenant; peut-être, plus tard, ferai-je davantage.
HENRIETTE
Oh ! merci ! merci!
LE ROI
Allons, chère Henriette, ne perdez pas de temps... Votre frère devait partir ce matin; j'espère qu'il n'est pas encore parti,
HENRIETTE
Oh ! permettez-vous que j'aille moi-même... ?
LE ROI
Je le désire.
(Il la reconduit jusqu'à la porte.) HENRIETTE.
Que vous êtes bon !
(Elle sort.)