‹ Théatre [sic] complet de Alex. Dumas (volume 4)Chapitre 112 sur 151 · LE ROI, MAZARIN · texte numérisé non relu

LE ROI, MAZARIN

LE ROI, à lui-même.

Encore deux heureux ! J'en ai presque un instant oublié mon malheur.

MAZARIN, regardait autour de lui d'un air étonné. Votre Mazesté me fait demander?

LE ROI, avec un soupir.

Oui, monsieur, oui.

MAZARIN

Votre Mazesté a reçoit le million?

LE ROI

Bernouin me l'a remis.

MAZARIN

C'est que, comme Votre .Mazesté me priait de passer cez elle, ze craignais...

LE ROI, avec hauteur.

Je vous ai prié de passer chez moi. monsieur, parce que j'ai à vous entretenir de plusieurs affaiiss importantes, relatives au gouvernement du royaume, et à notre politique intérieure et extérieure.

MAZARIN

Plalt-il, sire?

LE ROI

Oui, cela vous étonne, n'est-ce pas, monsieur de Mazarin, que je vous parle de cette façon? mais il y a des choses qui touchent de si près à mes prérogatives comme roi, ou à me; sentiments comme homme, que je m'étonne toujours que vous accomplissiez ces choses-là sans me consulter.

MAZARIN

Votre Mazesté veut parler...?

LE ROI

Je veux parler, monsieur, du refus que vous avez fait à M. de Condé de rentrer en France, et de l'ordre que vous avez donné à mon cousin Charles de quitter Vincennes.

MAZAMN.

Votre Mazesté sait... ?

LE ROI

Je sais que Guénaud est parti, hier au soir, pour Bruxelles, et que le roi Charles II a été prévenu par Guitaut d'avoir à quitter Vincennes ce matin.

MAZAMN.

Oh! oh!...

LE ROI

Pourquoi ne saurais-je pas cela, monsieur? C'était moins difficile à savoir, vous l'avouerez vous-même, que le chiffre exact de votre fortune! Vous savez, je veux parler des trenteneuf millions deux cent soixante mille livres.

MAZAKIN.

Bien zoué, sire! ze souis oun trop habile homme pour ne pas rendre zoustice à l'habileté... Ma, comme le roi semble me faire oun crime dou refous fait à monsou de Coudé et de l'ordre donné à Sa Mazesté Caries II, ze vais lacer de me zoustificr en doux paroles.

LE ROI

Faites, monsieur: laissez-moi seulement changer le mot de justification en celui d'explication.

MAZAMN.

D'abord, sire, ze n'ai point refousé à monsou de Coudé sa rentrée en France : ze l'ai azouméc.

LE ROI

Oui, à la fin de sa convalescence, et vous avez fixe le terme de cette convalescence à deux mois.

MAZARIN

Sire, ze souis soûr des zens que z'emploie ; en conséquence, vous n'avez sou ce qui s'est passé ni par Bernouin, ni par Guénaud, ni par personne de ma maison; vous l'avez sou par hasard! ma vous le savez, c'est l'important. Eh bien, z'ai rctenou monsou de Condé hors de France parce que, tout en rendant zoustice à ses grandes qualités comme général, ze connais son carattère comme homme politique. Monsou de Condé, oune fois à la cour au lieu d'être à l'armée, monsou de Coude, n'ayant pions de batailles à gagner, soit pour Votre Mazesté, soit contre Voire Mazesté, monsou de Condé fera de l'intrigue! il voudra vous marier, non pas selon votre goût ou selon les ézizences de la politique, ma selon ses désirs et

ses intérêts, à loui. Or, tant que le roi ne sera pas marié, ou tout au moins n'aura pas pris oune résoloution irrévocable à l'endroit de son mariaze, z'aime autant que monsou de Coudé soit à Brousselles que d'être à Paris.

LE ROI

Sur ce point, je vous donne raison, monsieur, et je vous promets qu'avant que M. de Condé soit à Paris, j'aurai pris une résolution irrévocable.

MAZARIN

Alors, il n'y aura plous d'inconvénient, et Guénaud pourra guérir monsou le Prince, et Votre Mazesté le rappeler près d'elle aussi vite que le permettront monsignor le bon Diou et monsignor le roi, mes deux seuls signors au ciel et sour la terre.

LE ROI

Passons donc au roi Charles II.

Ah ! quant au roi Caries II, c'est autre çose, et Votre Mazesté va, dans oun instant, convenir avec moi que sa présence à Vincennes, à Paris et même en France était impossible à tolérer.

LE ROI

Vous avouerez tout au moins, monsieur, qu'il m'est permis, à moi qui ai été proscrit et fugitif comme lui, de vous demander une explication sur cet ordre donné par un ministre à un roi, de quitter les États de son cousin et de son allié, comme s'il n'était qu'un simple particulier.

MAZARIN

D'abord, mon cer sire, oun roi dépossédé est à la fois moins et plous qu'oun simple particoulier, attendou qu'il est parfois zénant, zamais outile, danzereux touzours ! Pouis le roi Caries II est votre cousin, c'est vrai; ma vous vous trompez en disant qu'il est votre allié : votre allié, sire, c'est monsou Ricard Cromwell, protettour de la Grande-Bretagne. Enfin, si votre cousin est proscrit et fouzitif comme vous l'avez été, c'est qu'il avait le malhour de ne pas avoir près de loui oun Zoules Mazarin comme vous en avez ou oun ; sans cela, au liou de courir les grands cemins comme il le fait, il serait à cette houre sour le trône d'Angleterre.

LE ROI

Je sais tout ce que je vous dois, monsieur, et croyez bien

que je ne l'oublierai jamais. Je rends justice à votre génie, auquel je reconnais devoir la paix, mon trône et ma puissance ; mais ce génie, si grand qu'il soit, ou juge mal la situation, ou fait une erreur. Je suis l'allié de M. Richard Cromwell, moi? J'ignorais cela ! Le traité d'alliance avec le nouveau protecteur a-t-il été passé par vous à mon insu? Alors, c'est vrai, car voire acte comme minisire engage le roi de France, qui a eu la faiblisse ou l'insouciance de laisser faire un pareil acte à son ministre.

MAZAKII*.

Sire, il y a trente ans (pie ze fais de la politique : avec le cardinale ZinetLi d'abord, pouis avec le cardinale de Riceliou, pouis, enfin, tout soûl ; ze l'ai faite soit avec anlour, soit avec esprit... Z'ai ou de l'ardour dans ma zounesse; z'ai ou de l'esprit touzours, ze pouis bien le dire, pouisque c'est le plous grand reproce que l'on me fait... Eh bien, sire, cette politique, ze dois l'avouer, elle n'a pas touzours été tièslioiinéte, ma elle n'a zamais été malhabile. Or, celle qu'il me faudrait souivre pour remettre le roi Caries 11 sour le trône serait à la fois malhabile et malhonnête, sire! le roi.

Malhonnête ?

MAZAIUN.

Oui, pouisque vous avez fait oun traité avec monsou Cromwell père.

LE ROI

Et même, dans ce traité, il a signé au-dessus de moi, il a mis son nom plus haut que le mien.

MAZAIUN.

Eh ! sire, c'est la faute de Votre Mazesté ! Pourquoi a-t-elle si-^né si bas? Eh ! mon Diou, monsou Cromwell il a trouvé oune bonne place, il l'a prise ; c'était assez sou habiloude, vous savez.

LE ROI

Oui, mais, comme je le disais aussi tout à l'heure, M. Cromwell est mort.

MAZAIUN.

Bon! vous croyez cela parce qu'il est enterré? Le roi est mort, vive le roi!... Le proieitour est mort, vive le protettour ! Monsou Olivier Cromwell est mort; ma monsou Ricard Cromwell a hérité de son père, et loui a soussédé. Or,

le traité que vous avez signé avec le père, ce traité, il est valable autant et plous que zamais! Qu'y a-t-il de çanzé dans le fond? Rien ! oun homme est trépassé, enterré, enseveli; c'est la forme qui est ensevelie, enierrée, trépassée : le principe vit ! Eh ! mon Diou ! ze sais bien que c'est malnonnéte, au point de voue de la famille, de signer oun traité avec oun homme qui a fait couper le cou à notre oncle, et, au point de voue de la morale, d'avoir contratté oune alliance avec oun parlement qu'on appelle le parlement Croupion ; ma ce c'a point été malhabile au point de voue de la politique, atlendou qu'au moment où nos coffres étaient vides, monsou Cromwell m'a prêté cinq millions, et qu'au zour où ze n'avais plous d'armée, il m'a envoyé six mille Écossais... Avec le traité, z'ai sauvé la France d'oune guerre estérioure qu'elle n'était pas en état de soutenir; avec l'arzent, z'ai fait vivre Votre 3Iazesté et son augouste famille, qui, sans cet arzent, serait morte de faim; avec les hommes, z'ai comprimé la révolte! Vous voyez bien qu'il avait don bon parfois, ce cer monsou Cromwell... La Hollande protèze le roi Caries II, à qui ze souhaite toute sorte de prospérités; laissez faire la Holande, où ze le renvoie. Grâce à ce renvoi, elle se fàcera avec l'Angleterre; l'Angleterre et la Hollande oune fois fàcées, elles se battront... Ce sont les doux soûles pouissances marijtimes de l'Ourope; laissez-les se battre, sire! laissez-les détrouire lour marine l'oune par l'autre, et nous bâtirons oune flotte avec les débris de lours vaisseaux, si ze trouve moyen d'économiser assez d'arzent pour aceter des clous!

LE ROI

Il me semble, monsieur, que ce moment est venu, grâce aux trente-neuf millions deux cent soixante mille livres...

MAZARIN

D'abord, sire, il n'y a plous que trente-houit millions doux cent soixante mille livres, attendou que z'ai donné hier oui; million à Votre Mazesté ; pouis, sire, ces trente-houit millions doux cent mille livres ne m'appartiennent plous, et i\ se peut, quand l'houre dont nous parlons arrivera, que z^ sois mort, et que mon héritier, que ze crois oun pou prodigue, les ait dépensés.

LE ROI

Vous avez disposé de ces trente-huit millions par testament ? Et en faveur de qui, monsieur ?

M\z.\nm.

En favour de celoui au service de qui ze les ai gagnés, sire... Tenez, veuillez zeter ouu regard sour ce testament ; il n'est pas fait depouis hier, pouisqu'il est de l'écritourc de nionsou Colbert, mon premier commis, qui est à Lyon depouis doux mois.

LE ROI, après avoir la.

Comment, moi, votre unique héritier, votre légataire universel ? C'est à moi que vous voulez laisser toute voire fortune ?

MAZARIN

Cet arzent n'est-il pas le voire ? n'est-ce pas à voire service que zc l'ai gagné ? Pauvre ze souis venou sour la terre de France ; ze n'ai donc à demandera la terre de France qu'oune tombe à ma taille, et, dans cette tombe, le repos éternel,

LE ROI

Mais votre famille, monsieur de Mazarin?

MAZARIN

Ze n'ai que des nevoux et des nièces, sire, et parfois Votre Mazesté m'a fait la grâce de m'appeler son pèro... D'aillours, ze connais le cour de Votre Mazesté: Votre Mazesté ne laissera pas dans la misère les parents dou bon servitour qui aura passé toute sa vie à son service et à celoui de la France.

LE ROI, le regardant avec étonnemeot.

Oh !... (Silence d'un instant.) Eh bien, écoutez, monsieur de Mazarin, comme ministre et comme père, je vais vous consulter sur la plus importante action de ma vie. Monsieur de Mazarin, j'aime votre nièce mademoiselle Marie de Mancini.

MAZARIN

Oh ! mon roi ! mon cer roi !

LE ROI

Je l'aime au point d'en faire ma femme, si vous voulez bien me l'accorder.

MAZARIN

Sire! sire! c'est trop d'honnour pour le fils dou pauvre péceur de Pissina, de devenir le beau-père de son roi; ma, cependant, si vous l'ézizez, comme mon devoir est de vous obéir...

LE ROI

Oui, mais je vous ai dit que j'aitendais de vous un conseil, ayant un choix à faire entre une femme que j'aime et une

princesse que je n'ai jamais vue, et qui, par conséquent, m'est indifférente... Dois-je épouser la femme que j'aime, c'est-à-dire Marie de Mancini, ou la princesse qui m'est indifférente, c'est-à-dire l'infante d'Espagne?

MAZARIN, avec agitation.

Ma l'infante, sire, l'infante, vous ne pouvez l'épouser que si Sa Mazesté la reine d'Espagne accouce d'oun garçon !

LE ROI

Sa Majesté la reine d'Espagne est accouchée d'un garçon.

MAZARIN

En étes-vous bien soûr, sire ? Comment savez-vous cela, si ze ne le sais pas, moi?

Vous l'eussiez su cette nuit, si, cette nuit, M. Pimentel, l'ambassadeur d'Espagne, au lieu d'aller vous rejoindre dans l'orangerie, où vous l'attendiez, n'avait été conduit directement chez moi.

MAZARIN

Par qui, sire?

LE ROI

Par moi-même, monsieur.

MAZARIN

Oun garçon ! oun garçon ! terrible nouvelle!

LE ROI

Voici la lettre du roi qui nous notifie la naissance d'un infant baptisé sous le nom de Charles.

MAZARIN

Cela ne dit pas que le roi d'Espagne nous accordera l'infante.

LE ROI

Voici la lettre de Philippe IV qui me l'offre. Maintenant, monsieur, qui dois-je épouser ? Marie de Mancini ou l'infante?...

MAZARIN

Sire!... Ah! Mazarin ! pauvre Mazarin!... Sire!... sire! (Tombant à genom.) La gloire de mon roi et la grandour de la France avant tout!... Sire, le désespoir dans le cour, ma la convicion dans l'àme, ze vous dis : Épousez l'infante !

LE ROI

Vous me dites cela?

21 i THÉÂTRE COMPLET D'ALEX. DUMAS

MAZAIUN.

Oui; et, si zc vous disais auli • .ose, mou roi, il ne faudrait pas me croire; il faudrait me dire: « Non, monsou, non ! vous êtes oun égoïste, oun ambitioux, oun mauvais ministre ! »

LE ROI

Ainsi, vous insistez?

MAZAIUN.

Oh ! mon cer roi, soyez grand ! plous grand qu'aucoun d^ = prédécesseurs de Votre Majesté! pt que la postérité dise:

« Oune ligne de cette grandour, le roi l'a doue au lils don pauvre péceor de Pissina, » et Mazarin, Mazaiin... eh bien, il Bera récompensé de ecs trente ans de dévouement à votre père et à vous !

(Anno d'Autriche paraît a la porlo.) LE r.oi.

Ce n'est point à mes pieds qu'il faut me dire cela, monsieur, c'est dans mes bras, c'est sur mon cœur!

MAZAIUN.

Oh ! sire, sire ! merci dou grand honnour que vous me faites !

le mu.

Ma mère !

MAZAIUN.

La reine!

le noi.

Silence, monsieur! J'attends ici votre nièce.

MAZAIUN.

Sire, ze vais obéir aux ordres de Voire Mazesté.

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