SCÈNE IV EDMOND, MADAME DE GERVAIS
EDMOND
Ma mère ! ma bonne more !
MADAME DE CERVAIS.
Que lui répondrai-je quand il me redemandera sn fille?...
EDMOND, simplement.
Ma mère, d'une main, vous mettrez sa main sur votre cœur, et, de l'autre, vous lui montrerez le ciel.
MADAME DE GEKVAIS.
Il en mourra !
EDMOND
Non, puisque vous avez survécu, vous.
MADAME DE CERVAIS.
Edmond, te rappelles-tu le jour où il est parti? Tu étais bien jeune.
EDMOND
Pas si jeune, ma mère : j'avais douze ans.
MADAME DE GERVAIS
Oui, et elle six... Oh ! ma pauvre Clotilde! EDMOND, vivement et dans l'intention de distraire madame de Gervais. Vous parliez de mon père, de son départ, ma mère.
MADAME DE GERVAIS
Oui; il était assis, je le vois encore; moi, j'étais debout devant lui ; il vous prit tous les deux entre ses bras. « Mes enfants, dit-il, je suis ruiné, mais je suis jeune, mais je vous aime, et, avec l'aide de Dieu, j'ai le temps encore de vous refaire une seconde fortune. Je vous laisse trois mille livres de rente: c'est tout ce que je possède. Si vous n'aviez pas près de vous... »
EDMOND, continuant.
o Votre bonne mère, qui est la sagesse et l'économie Mêmes... » Vous voyez que j'étais assez âgé pour me rappeler, ma mère.
MADAME DE GEKVAIS embrasse son fils et reprend.
« F.lli' vous élèvera comme si vous ne deviez jamais avoir autre chose que ces soixante mille francs. Toi, Edmond, en artiste et en homme de cœur ; toi, Clotilde, en tendre fille et
en bonne ménagère. Le jour où je pourrai vous rapporter un million, vous me reverrez. Mais, ce jour-là (il me tendit la main), ce jour-là, ma chère Emilie, rends-moi mes deux enfants, rends-moi mon Edmond et ma Clotilde, rends-moi ceux que j'aurai tant aimés, que pendant dix ans, douze ans, quinze ans peut-être, j'aurai consenti à ne pas voir; car, si l'un des deux devait me manquer à mon retour, écoute, j'en mourrais...» (Elle se lève.) Et voilà qu'il revient riche, heureux, plein d'espérance, plein de joie... et voilà... voilà... qu'un de ses enfants va lui manquer ! voilà que sa fille est dans la tombe! voilà que son ange est au ciel !... 11 en mourra, voistu... Oh! il en mourra, il l'a dit.
EDMOND
Ma mère!
MADAME DE GERVAIS
J'étais trop heureuse de venir au-devant de lui entre mes deux enfants, j'étais une trop orgueilleuse mère, et la Providence me punit dans mon orgueil.
EDMOND
Ma mère !
MADAME DE GERVAIS
Oh! quand les autres femmes perdent leurs enfants, la douleur est grande, immense, intolérable; mais elle ne promet pas une autre douleur. Quand je pense que, demain, aujourd'hui, dans une heure peut-être, le vaisseau la Reine- Mathildë entrera dans le port ; que, du pont, il cherchera à nous reconnaître sur la jetée; que, ne nous voyant pas, il demandera dans laquelle de toutes ces maisons sa fille l'attend; qu'il montera par cet escalier, qu'il entrera par cette porte, en criant: « Me voilà ! Mes enfants! où sont mes enfants ? » et que moi, debout devant lui, muette, les yeux en pleurs, le cœur en deuil...
(Elle s'assied à gauche.)
Ma bonne mère!...
MADAME DE GERVAIS
Oh ! par ce que j'ai souffert, je sais maintenant ce qu'il souffrira, lui, lui à qui l'on me recommandait toujours de ménager les émotions, parce qu'une émotion pouvait le tuer. Edmond, je m'épouvante à cette idée, que, si malheureux que nous soyons, nous pouvons être plus malheureux encore !
EDMOND
Lorsque vous nous avez élevés en chrétiens, lorsque vous nous avez enseigné à espérer en Dieu, c'était donc de vaines paroles que vous nous disiez, puisque vous désespérez, vous ?
MADAME DE G' R' AÏS.
Non, tu as raison; espérons, mon li s, espérons 1