SCÈNE VII Les Mêmes, CLOTILDE DUPLESSIS
CLOTILDE
Pardon, madame, j'allais me retirer pour revenir demain, comme on m'avait dit d'abord, quand vous avez eu la bonté de me faire rappeler.
EDMOND
En effet, mademoiselle, ma mère avait décidé de consacrer cette journée à la solitude.
CLOTILDE
Oh ! mais, en ce cas, madame, je me retire.
MADAMK DE CERVAIS.
Non, restez, mon enfant; cela me fait plaisir de voir un jeune et beau visage.
(Madame Gervais la fait asseoir.) CLOTILDE, s'asseyant.
Vous êtes bien gracieuse et bien bonne, madame.
MADAME DE GERVAIS
■Pue pouvons-nous faire pour...?
CLOTILDE
Beaucoup !... tout, madame !
EDMOND
Parlez, alors.
CLOTILDE
J'ai eu l'honneur de vous faire remettre une lettre de M. Duverrier.
EDMOND
La voilà...
CLOTILDE
Vous ne l'avez pas lue?
EDMOND
JN'on; mais, puisque vous voilà...
CLOTILDE
Je désirerais que vous la lus>iez, monsieur. (Madame de Ger-
vais donne la lettre à Edmond, qui la lit.) La connaissance que VOUS
en auriez prise rendrait ma demande plus facile.
MADAME DE GERVAIS
Vous connaissez notre bon Duverrier?
Oui, madame, c'était un ami de mon pauvre père.
MADAME DE GERVAIS
A la façon dont vous parlez de votre père, je n'ai pas besoin de vous demander...
CLOTILDE
Hélas! madame, il est mon il y a dix-huit mois, en me laissant orpheline et sans fortune; grâce à la protection de M. Duverrier, j'ai achevé, dans un des meilleurs pensionnats de Paris, une éducation qui m'a permis de prendre, il y a huit jours, mon diplôme d'institutrice.
EDMOND, qui a lu la lettre.
Oui, en effet, il nous annonce qu'il recommande à notre cœur une personne extrêmement distinguée.
CLOTILDE
Il est trop bon! Croyant un instant que j'aurais à rendre à mon pauvre père, dans ses vieux jours, ce qu'il avait fait pour moi dans ma jeunesse, j'ai travaillé beaucoup.
MADAME DE GERVAIS
Mais, enfin, comment venez-vous nous rejoindre au Havre,
où nous n'habitons pas, et où nous ne sommes que depuis huit jours?
CLOTILDE
Mon intention était d'aller à Londres; mais M. Duverrier, sachant que justement vous étiez au Havre, m'a fait naître une bien douce espérance dans le cretir; il m'a dit : « Une de mes amies, la mère d'un de mes élèves... »
(Elle regarde Edmond.) MADAME DE GEliVAIS.
Continuez, mon enfant... (a Edmond.) Cela me fait à la fois peine et plaisir de l'entendre.
CLOTILDE
« Une de mes bonnes amies — c'est M. Duverrier qui parle, — est en ce moment au Havre, où elle attend son mari, qui revient des Indes. Elle a avec elle ses deux eufanls, une fille du même nom que toi, du même âge que toi. Eh bien, j'espère que, quand madame de Gervais aura lu ma lettre, tu n'auras pas besoin d'aller plus loin et de chercher ailleurs une autre condition. Sa fille a besoin d'une compagne, d'une amie... »
MADAME DE GE1YVAIS
Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !
EDMOND
Mademoiselle !
CLOTILDE, se levant.
Qu'y a-t-il? qu'ai-je dit? qu'ai-je fait? MADAME DE GERVAIS, se levant aussi, et montrant sa robe noire. Voyez, mon enfant, vous pleurez votre père, et moi...
CLOTILDE
Oh!
EDMOND
Celle dont vous demandez à être la compagne, l'amie, je viens de la conduire à sa dernière demeure.
CLOTILDE
Oh ! madame, pardonnez-moi !... (Elle baise la main de madame de Gervais.) Malheureuse que je suis ! Je me retire avec le regret bien sincère d'avoir, par mon ignorance, renouvelé une si profonde douleur.
Non, restez encore un instant... Clotilde.
CLOTILDE
Croyez bien, madame, que je ne me retirais que dans la crainte de vous importuner, (a Edmond.) Comment n'ai-je pas su cela, monsieur? comment ne m'a-t-on pas prévenue?
EDMOND
Nous attendons mon père aujourd'hui, mademoiselle; mon père adorait sa fille : une pareille nouvelle, apprise sans les ménagements nécessaires, pouvait le tuer, et, en recommandant le silence à tout le monde, nous nous sommes réservé, ma mère et moi, cette douloureuse tâche de lui apprendre la perte qu'il a faite !
CLOTILDE
Oh ! pauvre père !
MADAME DE GERVAIS
Mais, avant qu'il arrive, avant que vous nous quittiez, dites-moi, qu'allez-vous faire, mon enfant?... Contez-moi vos projets comme à une mère; car, enfin, je voudrais bien que la recommandation de Duverrier ne vous fût pas tout à fait inutile.
CLOTILDE
Mon Dieu, madame, je vais continuer mon voyage, aller à Londres... J'ai quelques lettres de personnes honorables... En voyant que j'ai le courage et la foi, peut-être Dieu ne m'abandonnera-t-il pas!
MADAME DE GERVAIS
Vous connaissez Londres, mon enfant?
Non, madame; mais je parle un peu l'anglais.
MADAME DE GERVAIS
Ce n'est pas cela que je veux dire. Je veux dire que Londres est une ville où la vie est très-chère, et que, si vos ressources ne sont point assez étendues pour vous permettre d'attendre...
CLOTILDE, à Edmond, qui, par délicatesse, se retire.
Oh! ne vous retirez pas, monsieur, je n'ai pas honte de ma pauvreté. D'ailleurs, je voudrais la cacher, que ma mise plus que modeste...
EDMOND
N'importe, mademoiselle, vous causerez plus librement, je crois, seule avec ma mère, quoique la lettre de mon bon Du-
verrier vous donne le droit de parler devant moi comme devant un frère.
MADAME DE GERVAIS
Oui, tu as raison, Edmond.
EDMOND
Je reviens dans un instant, ma mère, (il embrasse sa mère au front.) Mademoiselle...
(Il sort.)