‹ Théatre [sic] complet de Alex. Dumas (volume 4)Chapitre 126 sur 151 · SCÈNE VII Les Mêmes, CLOTILDE DUPLESSIS · texte numérisé non relu

SCÈNE VII Les Mêmes, CLOTILDE DUPLESSIS

CLOTILDE

Pardon, madame, j'allais me retirer pour revenir demain, comme on m'avait dit d'abord, quand vous avez eu la bonté de me faire rappeler.

EDMOND

En effet, mademoiselle, ma mère avait décidé de consacrer cette journée à la solitude.

CLOTILDE

Oh ! mais, en ce cas, madame, je me retire.

MADAMK DE CERVAIS.

Non, restez, mon enfant; cela me fait plaisir de voir un jeune et beau visage.

(Madame Gervais la fait asseoir.) CLOTILDE, s'asseyant.

Vous êtes bien gracieuse et bien bonne, madame.

MADAME DE GERVAIS

■Pue pouvons-nous faire pour...?

CLOTILDE

Beaucoup !... tout, madame !

EDMOND

Parlez, alors.

CLOTILDE

J'ai eu l'honneur de vous faire remettre une lettre de M. Duverrier.

EDMOND

La voilà...

CLOTILDE

Vous ne l'avez pas lue?

EDMOND

JN'on; mais, puisque vous voilà...

CLOTILDE

Je désirerais que vous la lus>iez, monsieur. (Madame de Ger-

vais donne la lettre à Edmond, qui la lit.) La connaissance que VOUS

en auriez prise rendrait ma demande plus facile.

MADAME DE GERVAIS

Vous connaissez notre bon Duverrier?

Oui, madame, c'était un ami de mon pauvre père.

MADAME DE GERVAIS

A la façon dont vous parlez de votre père, je n'ai pas besoin de vous demander...

CLOTILDE

Hélas! madame, il est mon il y a dix-huit mois, en me laissant orpheline et sans fortune; grâce à la protection de M. Duverrier, j'ai achevé, dans un des meilleurs pensionnats de Paris, une éducation qui m'a permis de prendre, il y a huit jours, mon diplôme d'institutrice.

EDMOND, qui a lu la lettre.

Oui, en effet, il nous annonce qu'il recommande à notre cœur une personne extrêmement distinguée.

CLOTILDE

Il est trop bon! Croyant un instant que j'aurais à rendre à mon pauvre père, dans ses vieux jours, ce qu'il avait fait pour moi dans ma jeunesse, j'ai travaillé beaucoup.

MADAME DE GERVAIS

Mais, enfin, comment venez-vous nous rejoindre au Havre,

où nous n'habitons pas, et où nous ne sommes que depuis huit jours?

CLOTILDE

Mon intention était d'aller à Londres; mais M. Duverrier, sachant que justement vous étiez au Havre, m'a fait naître une bien douce espérance dans le cretir; il m'a dit : « Une de mes amies, la mère d'un de mes élèves... »

(Elle regarde Edmond.) MADAME DE GEliVAIS.

Continuez, mon enfant... (a Edmond.) Cela me fait à la fois peine et plaisir de l'entendre.

CLOTILDE

« Une de mes bonnes amies — c'est M. Duverrier qui parle, — est en ce moment au Havre, où elle attend son mari, qui revient des Indes. Elle a avec elle ses deux eufanls, une fille du même nom que toi, du même âge que toi. Eh bien, j'espère que, quand madame de Gervais aura lu ma lettre, tu n'auras pas besoin d'aller plus loin et de chercher ailleurs une autre condition. Sa fille a besoin d'une compagne, d'une amie... »

MADAME DE GE1YVAIS

Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !

EDMOND

Mademoiselle !

CLOTILDE, se levant.

Qu'y a-t-il? qu'ai-je dit? qu'ai-je fait? MADAME DE GERVAIS, se levant aussi, et montrant sa robe noire. Voyez, mon enfant, vous pleurez votre père, et moi...

CLOTILDE

Oh!

EDMOND

Celle dont vous demandez à être la compagne, l'amie, je viens de la conduire à sa dernière demeure.

CLOTILDE

Oh ! madame, pardonnez-moi !... (Elle baise la main de madame de Gervais.) Malheureuse que je suis ! Je me retire avec le regret bien sincère d'avoir, par mon ignorance, renouvelé une si profonde douleur.

Non, restez encore un instant... Clotilde.

CLOTILDE

Croyez bien, madame, que je ne me retirais que dans la crainte de vous importuner, (a Edmond.) Comment n'ai-je pas su cela, monsieur? comment ne m'a-t-on pas prévenue?

EDMOND

Nous attendons mon père aujourd'hui, mademoiselle; mon père adorait sa fille : une pareille nouvelle, apprise sans les ménagements nécessaires, pouvait le tuer, et, en recommandant le silence à tout le monde, nous nous sommes réservé, ma mère et moi, cette douloureuse tâche de lui apprendre la perte qu'il a faite !

CLOTILDE

Oh ! pauvre père !

MADAME DE GERVAIS

Mais, avant qu'il arrive, avant que vous nous quittiez, dites-moi, qu'allez-vous faire, mon enfant?... Contez-moi vos projets comme à une mère; car, enfin, je voudrais bien que la recommandation de Duverrier ne vous fût pas tout à fait inutile.

CLOTILDE

Mon Dieu, madame, je vais continuer mon voyage, aller à Londres... J'ai quelques lettres de personnes honorables... En voyant que j'ai le courage et la foi, peut-être Dieu ne m'abandonnera-t-il pas!

MADAME DE GERVAIS

Vous connaissez Londres, mon enfant?

Non, madame; mais je parle un peu l'anglais.

MADAME DE GERVAIS

Ce n'est pas cela que je veux dire. Je veux dire que Londres est une ville où la vie est très-chère, et que, si vos ressources ne sont point assez étendues pour vous permettre d'attendre...

CLOTILDE, à Edmond, qui, par délicatesse, se retire.

Oh! ne vous retirez pas, monsieur, je n'ai pas honte de ma pauvreté. D'ailleurs, je voudrais la cacher, que ma mise plus que modeste...

EDMOND

N'importe, mademoiselle, vous causerez plus librement, je crois, seule avec ma mère, quoique la lettre de mon bon Du-

verrier vous donne le droit de parler devant moi comme devant un frère.

MADAME DE GERVAIS

Oui, tu as raison, Edmond.

EDMOND

Je reviens dans un instant, ma mère, (il embrasse sa mère au front.) Mademoiselle...

(Il sort.)

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