DE GERVAIS, MADAME DE GERVAIS, EDMOND, CLOTILDE
au piano, achevant nne ritournelle.
DB GERVAIS
Donne-moi ces vers adorables que tu viens de me chanter, et dis-moi de qui ils sont.
CLOTILDE
Demandez à Edmond, mon père,
EDMOND
Ils sont d'elle, mon père ; la musique est d'elle ; tout est d'elle.
CLOTILDE
Et maintenant, tournez-vous, monsieur,
DE GERVAIS, gaiement.
Monsieur se tourne !...
CLOTILDE
Et regardez de ce côté...
DE GERVAIS
Le portrait de votre mère!... (a Edmond.) Et quel est l'aueur de ce porlrait?
EDMOND
Demandez à Clotilde.
CLOTILDE, montrant Edmond.
Le voilà !
DE GERVAIS
Merci, Edmond! tu as compris que rien ne pouvait être plus doux à mon cœur que le portrait de ta bonne mère. (Tendant les bras à sa femme.) Chère Emilie !... MADAME DE GERVAIS.
Je suis toute honteuse d'être la seule qui ne te donne rien, le jour de ton anniversaire, mon ami.
DE GEUVAIS.
Tu ne me donnes rien?... Et ces deux beaux et chers enfants-là, qui donc me les a donnés ?... Un anniversaire, chers amis, à moi?... J'ai donc retrouvé, grâce à vous, cette sainte chose perdue, qu'on appelle un anniversaire ! Pendant dix ans que j'ai vécu loin de vous, j'avais oublié ce que c'était; j'ai cessé de vivre du jour où je vous ai quittés, et je ne commence à exister que du jour où je vous retrouve, (ils s'assoient à la table. Clotilde verse le thé. De Gervais prenant sa tasse.) Merci, Clotilde ! J'ai toujours aimé, quoique l'habitude vienne d'Angleterre, cette heure du thé, qui, deux fois par jour, réunit la famille à la même table. Ce sont deux pages du même livre... Sur la feuille du matin, il y a : « Aimons-nous !... » sur celle du soir, il y a : «Nous nous sommes aimés! » Le hasard remplit les autres feuilles.
CLOTILDE
Monsieur Edmond, voulez-vous sonner, s'il vous plaît?
DE GERVAIS
Hein!... qu'est-ce que c'est que cela?...
CLOTILDE
Pour qu'on apporte de l'eau bouillante.
DE GERVAIS. se levant.
Halte! monsieur Edmond, je vous prie... Venez ici, s'il vous plaît, mademoiselle Clotilde...
EDMOND, bas, à Clotilde.
Encore, vous voyez...
CLOTILDE, à Edmond.
Je vous jure que ce n'est pas ma faute.
DE GERVAIS
Mes enfants, j'ai quelque chose à vous dire à tous deux,..
(Ils viennent de chaque côté de Gervais ; madame de Gervais reste assise.)
EDMOND
Parlez, mon père...
DE GERVAIS
Tu écoutes, Clotilde?...
CLOTILDE, qui regardait madame de Gervais. Oui, mon père.
DE GERVAIS
Eh bien, les façons cérémonieuses, convenables entre étrangers, me semblent au moins superflues entre frère et sœur...
Jiicr, j'entre, comme, en prenant cong.3 de ClotilJe, toi, Edmond, tu lui baisais la main. Ce malin, en parlant d'elle, tu lisais mademoiselle... Tout à l'heure, en te priant de sonner, clic disait monsieur.
CLOTILDE
Mon père!
DE CERVAIS.
Je vous ai quittés, lors de mon départ, vous aimant et vous (Mtoyant; je vous retrouve cérémonieux et vous disant vous. edmond.
Ce n'est point notre faute, mon père.
DE CERVAIS.
Oui, je sais ce que vous allez me dire : c'est de bon goût, c'est de grand monde, c'est de haute aristocratie... Trèsbien! ... mais nous ne sommes ni dos Rohan ni des Montmorency... Nous nous appelons de Gcrvais tout court... .Vous avons même dû d'abord nous appeler Gervais, ce qui était encore plus court; nous sommes de bons bourgeois, mes enfants, profitez donc du bénéfice de la bourgeoisie... Clotilde, ne l'appelle plus monsieur... Edmond, n'appelle plus ta sœur mademoiselle... Mes enfants, ne vous dites plus vous... et, quand vous vous quitterez, quand vous vous reverrez, au lieu de cette froide politesse des gens du monde, qui consiste, pour la plupart du temps, à rapprocher des lèvres menteuses d'une main glacée, ayez la bonne et franche caresse des cœurs qui s'aiment, ce tendre et loyal baiser qu'on entend résonner sur les joues... parce qu'il n'a aucun motif de se cacher... Allons, mes enfants, demandez-vous pardon.
EDMOND, s'approebant de Clotilde.
Ma sœur !
CLOTILDE, baissant les yeni.
Mon frère !...
EDMOND
Veux-tu me permettre...?
DE CERVAIS, les poussant.
Mais allons donc I... (Edmond embrasse Clotilde. A sa femme.) Oh!
les singuliers enfants que nous avons là! (a part.) On dirait qu'ils ne s'aiment pas.
LE DOMESTIQUE, entrant.
Monsieur!
CLOTILDE, bas, à madame de Gervais.
Vous le voyez, madame, il n'y a pas de ma faute.