SCÈNE II Les Mêmes, un Domestique
DE GERVAIS, allant an Domestique.
Eh bien, qu'y a-t-il?
le domestique.
Monsieur, c'est une carte qu'un domestique vient d'apporter.
de gervais.
Voyons. (Lisant.) « Edwards Fielding!... » Ah ! je l'avais oublie, ou plutôt je voulais l'oublier... le domestique.
M. Edwards Fielding est arrivé ce matin de New-York, il est logé à l'hôtel des Princes, il viendra vers midi. C'est Lien !
(Il s'assied.) MADAME DE GERVAIS.
Qu'as-tu donc, mon ami ?
DE GERVAIS
Rien: une visite à laquelle je devais m'attendre et qu'il m'est impossible de ne pas recevoir.
MADAME DE GERVAIS
Mais cet Edwards Fielding, n'est-ce pas celui dont tu me parlais dans tes lettres?
EDMOND
Un homme qui vous a rendu de grands services, je crois, mon père?
DE GERVAIS
Un homme à qui je dois tout.
CLOTILDE
Àh ! comme nous l'aimerons, alors!
DE GERVAIS, la main sur le cœar. Ê
Clotilde!...
CLOTILDE
Mon Dieu ! ne devons-nous pas aimer ceux que vous aime*, mon père?...
DE CERVAIS.
Aimer, oui; seulement, tout est dans le sens qu'on attache au mot.
CLOTILDE
Par exemple, vous disiez tout à l'heure que vous nous aimiez trop; n'était-ce pas nous dire que nous ne vous aimions pas assez?...
DE CERVAIS.
Hélas! mon enfant, nous aimons chacun comme la nature nous dit d'aimer; qu'adviendrait -il donc de notre pauvre race humaine, si les pères et les enfants aimaient de la même façon? Non, la nature regarde en avant; que lui importe la douleur des pères? elle n'a besoin que du bonheur des enfants.
EDMOND
Que voulez-vous dire?
DE CERVAIS.
Tu ne comprends pas ?
EDMOND
Non...
DE CE 11 VAIS
Ni toi non plus, Clotilde?
CLOTILDE
Non, je l'avoue.
DE CERVAIS.
Ta mère comprend, elle.
MADAME DE CERVAIS, tristement.
Oui.
DE CERVAIS, à Clolildo.
Ah ! tu ne comprendrais pas que je fusse jaloux de toi?...
CLOTILDE
Vous jaloux ! et jaloux de moi ?
DE CERVAIS.
Eh! oui ; car un moment viendra, et ce moment n'est pas éloigné peut-être, où tu seras ingrate sans t'en douter.
CLOTILDE
Ingrate?... Oh!... jamais!
DE CERVAIS, la prenant sur ses genoni.
On a demandé un enfant, on a désiré une fille... et, un jour, des bras de sa mère, on reçoit celte enfant, cet ange!... De ce moment-là, vous ne la perdez pas de vue un seul in-
stant. Le jour pendant ses jeux, la nuit pendant son sommeil, vous ne vivez que pour elle, vous l'aimez, vous l'adorez ; mais ce n'est pas assez, il faut encore que les autres l'admirent. Pour tous, elle chancelle; pour vous, elle marche; pour les autres, elle bégaye; pour vous, elle parle; pour les indifférents, elle épelle; pour vous, elle lit. Vous vous faites petit pour être à sa taille, et vous vous surprenez à trouver les contes de Perrault bien autrement intéressants que Vlliade d'Homère.
CLOTILDE
Ah! mon père!
DE GERVA1S, la regardant avec une tendresse infinie,
La voilà grande... on la trouve charmante. C'est en ce moment-là qu'un étranger, quelquefois, hélas! condui ipar vous-même, voit votre fille, lui dit trois mots à l'oreille... et, sur ces trois mots, elle aime l'étranger plus que vous; elle vous quitte pour le suivre, et elle donne à cet étranger sa vie, qui est votre vie... plus encore, son cœur, qui est votre cœur... Voilà ce que tu ne comprenais pas, ma chère Clotilde, voilà ce que tu ne comprendras que lorsque tu seras mère, et que tu verras un étranger t'enlever ton enfant, (il embrasse ciotiide.) Viens, ma bonne Emilie, viens ! il faut que je te parle... Attendez-moi là, mes enfants; nous revenons, votre mère et moi, dans un instant.
(Il sort arec sa femme.)