SCÈNE VIII FIELD1NG, DE GERVAIS
FIELDING
Vous avez là de charmants enfants, mon cher de Gervais.
DE GERVAIS
Oui, n'est-ce pas?... et je suis un heureux père... Vous tous êtes donc décidé à venir en France, cher ami ?
F1ELDINC.
Et, si j'eusse eu l'idée du trésor qui m'attendait ici, je ne me fusse point arrêté en route comme je l'ai fait.
DE GERVAIS
C'est donc à eause de cela que vous êtes de quinze jours en retard ?
Et alors, vous vous êtes dit : «Edwards Fielding est un homme sans parole. »
DE GERVAIS
Non ! non ! je me suis dit qu'il était arrive quelque empêchement à votre voyage.
FIELDING
Il n'y a pas d'empêchement quand il y a engagement pris. Eh hien, mon ami. j'ai vu Clotilde.
DE GERVAIS, avec un soupir.
Et vous dites?
FIELDING
Je dis que mon fils est un drôle bien heureux!
DE GERVAIS, lui prenant la main.
Mon Dieu, vous tenez donc beaucoup à ce mariage?
FIELDING
Comment, si j'y tiens? Tins que jamais! je vous le répète,
je viens de voir votre fille, un miracle de beauté, un trésor de grâce; et vous me demandez, mon cher de Gervais, si je tiens à être le beau-père de cet ange ! C'est bien de l'honneur pour moi, je le sais; mais plus l'honneur est grand, plus j'y tiens.
DE GERVAIS
Eh bien, puisque vous y tenez tant, la chose se fera.
FIELDING
Comment, la chose se fera ?... Mais, je vous l'avouerai, mon cher de Gervais, je la croyais faite : n'est-ce pas vous qui, le premier, m'avez parlé de votre fille? n'est-ce pas vous qui avez deviné dans mon fils l'époux qui convenait à Clotilde?
DE GERVAIS
Oui, je le sais, et vous ne me direz rien que je ne me sois redit cent fois à moi-même depuis un mois; mais laissez-moi vous avouer une chose, Fielding : quand j'ai rêvé cette union, je n'avais pas revu Clotilde... Je l'aimais tendrement; mais j'ignorais cet empire absolu qu'une fille de son âge prend sur le cœur d'un père. Maintenant, je l'ai revue, je l'ai retrouvée plus belle que je n'osais l'espérer... non-seulement plus belle, mais instruite, distinguée, apte à tous les arts, musicienne, peintre, je dirais presque savante, si, à propos des femmes, grâce à nos préjugés, ce mot n'était pris en mauvaise part... eh bien, mon cœur s'est réjoui de sa présence, ma vie a retrouvé dans sa vue le soleil de la jeunesse... et maintenant, que voulez-vous! elle m'est nécessaire comme l'air que je respire... Je sens que je mourrais si j'étais forcé de m'en séparer.
FIELDING
Eh bien, mon ami, je suis heureux d'avoir été au-devant de vos désirs, et de pouvoir, tout en réalisant nos projets d'avenir, ne rien vous enlever de votre joie et de votre bonheur.
DE GERVAIS
Que dites-vous, mon ami? vous abandonneriez...?
FIELDING
Je suis de quinze jours en retard... Pourquoi? Je vais vous le dire. Parce que je suis venu par Liverpool, Londres et le Havre... J'ai donc vu tous nos correspondants : savez-vous ce que j'ai arrêté avec eux?... J'ai résolu de fonder une maison à Paris. L'amour d'un père pour son fils n'est pas, je lecom-
prends bien, celui d'un père pour sa fille. Vous ne pouvez vous séparer de Clotilde?
DE CERVAIS.
Impossible, mon ami.
FIELDING
Soit; c'est moi qui me séparerai de Jobn!... John fondera à Paris, sous vos yeux, sous votre surveillance, une maison de commerce à l'instar de New-York, et de cette façon vous ne quitterez pas votre fille... Maintenant, ètes-vous content? et suis-je digne d'être votre ami?...
DE GERVA1S.
Vous êtes le plus noble cœur que je connaisse, Edwards, et je vous remercie; mais...
FIELDING
Ah! il y a un mais...
DE GERVA1S.
Oui ! pardonnez aux prévoyances exagérées d'un cœur de père; mais votre fils est bien jeune.
FIELDING
Il a vingt-deux ans.
DE G Eli VAIS.
Il est dans l'âge des passions...
FIELDING
On n'a pas de passions dans la maison Fielding.
DE GERVA1S.
On peut en avoir, ce n'est pas défendu par l'acte de société. Eh bien, je m'effraye de donner ma fille à un 9i jeune homme.
Prôféreriez-vous un vieillard?
DE GERVA1S.
Non ; mais je serais plus sur d'un homme de notre âge.
FIELDING
Et votre fille, croyez-vous qu'elle serait de votre avis?...
DE GERVAIS
Oui, si elle était raisonnable !... Tenez, mon ami, il faut que je sois franc avec vous jusqu'au bout. Quand je pense que je vois ma fille à chaque heure, à chaque instant de la journée, que je n'ai qu'à sonner pour qu'elle vienne, qu'à L'appeler pour qu'elle entre, qu'à frapper pour qu'elle accoure; que je puis, à mon aise, à mon gré, à mon loisir^
m'enivrer de sa vue, et qu'il viendra un moment où elle aura une autre maison que la mienne, une autre existence que la mienne, d'autres intérêts que les miens; qu'il faudra, quand je voudrai la voir, que je fasse mettre les chevaux à la voiture, que j'aille frapper à sa porte, que j'aille me faire annoncer chez elle; qu'il y aura là un mari, pour moi un étranger, qui comptera les minutes qu'elle passera avec moi, et qui, au bout d'une heure, d'une demi-heure, d'un quart d'heure, dira : «Assez!... assez!...» tenez, Fielding, c'est insensé, je le sais bien, mais cela me met hors de moi !...
FIELDING
C'est-à-dire, mon ami, que vous me retirez votre parole ?
DE GERVAIS
Non; mais vous me feriez bien heureux en me la rendant...
FIELDING
Écoutez, de Gervais, je ne sais sous l'empire de quel sentiment vous me parlez; mais vous êtes à la fois excellent père et honnête homme?
DE GERVAIS
Fielding !
FIELDING
Laissez-moi achever. Comme honnête homme, il y a une parole engagée entre nous; comme père, écoucez-hioi; je vous dis: Vous connaissez mon fils John Fielding; c'est non-seulement un beau jeune homme à New-York, mais ce serait un élégant gentleman â Londres, un parfait cavalier à Paris. Joignez à cela un esprit cultivé, un cœur droit, une âme honnête, et vous n'aurez reconnu en lui que les qualités que tout le monde lui reconnaît!... Mon ami, vous avez vingt-quatre heures pour réfléchir.
Fielding!
A demain, mon ami.
DE GERVAIS
Fielding, nous quitter ainsi ?... Et, tout d'abord, que notre maison «oit la vôtre... Restez ici ; je ne dois pas souffrir...
FIELDING
Non, moa ami, j'ai besoin de vous laisser avec vos enfants,
DE GERVAIS
FIELDING
voire femme; ma présence vous générait dans votre liberté. A demain, mon ami.
Ficlding!
F1ELDING.
A demain!
(Il son.)