SCÈNE XII MADAME DE GERVAIS, CLOTILDE
CLOTILDE
Oh! ma mère! pour la dernière fois peut-être, laissez-moi vous appeler ma mère.
MADAME DE GERVAIS
Que dis-tu là, mon enfant?
CLOTILDE
Qu'il faut que je vous dise adieu, que je vous quitte, que je parte!...
MADAME DE GERVAIS
Oh! mon Dieu, partir! nous étions si heureux!
CLOTILDE
Trop heureux, madame, et voilà pourquoi ce bonheur ne pouvait durer. Songez donc aux difficultés, aux complications, aux impossibilités que chaque jour amène... Nous ne sommes de retour à Paris que depuis un mois... M de Gervais s'est isolé dans sa tendresse pour ses enfants; mais je ne puis pas toujours me cacher, me dérober à tous les yeux... ' u-
jourd'hui... aujourd'hui... c'est chose plus grave: c'est un mariage que l'on me propose, c'est tout un avenir ! non pas l'avenir d'une seule famille, mais de deux, que l'on bâtit sur moi; j'ai beau résister, on m'entraîne; je suis uu faux perpétuel et vivant dans votre maison, et je m'épouvante en sentant où je vais.
Oui, c'est vrai... Mais, que veux-tu, mon enfant! peut-être, nu moment de son arrivée, pouvions-nous annoncer à H, de Gervais la perte qu'il avait faite. L'absence est une demimort; il était préparé, par la séparation momentanée, à la séparation éternelle. Mais, aujourd'hui, cette blessure que nous avons hésité à lui faire, guérissable peut-être alors... aujourd'hui qu'il t'a vue, qu'il t'aime, et que tu lui es nécessaire, que tu es devenue une partie de son existence... aujourd'hui... à coup sûr, cette blessure serait mortelle!
CLOTILDE
Mon Dieu! mon Dieu!
MADAME DE GERVAIS
H. de Gervais veut te marier; mais il t'aime tant, que, dès que tu lui diras que ce mariage ferait ton malheur, il y renoncera. Demande à voyager, il y consentira; et nous, nous, que nous importe d'habiter avec toi l'Italie, l'Allemagne ou l'Angleterre, pourvu que le bonheur qui est entré avec toi dans la maison n'en sorte pas?
CLOT1LDE.
Mais votre fils m'aime, madame ! il m'aime!
MADAME DE GERVAIS
Mon Dieu, crois-tu que, depuis un mois que je vous observe l'un et l'autre, je n'aie pas vu naître et grandir cet amour?
CLOTILDE
Madame! au nom du ciel, éloignez-le, ou éloignez-moi! ne nous laissez pas plus longtemps l'un près de l'autre dans la même maison, sous le même toit !
MADAME DE GERVAIS
Que m'importe qu'il t'aime? que m'importe que je doute de lui, si je ne doute pas de toi?...
Oh! madame! madame!
MADAME DE GERVAIS
Mais puisque tu es sûre de ton cœur! mais puisque tu n'aimes personne!
CLOTILDE
Ma mère, ma mère! laissez-moi... laissez-moi, vous le dire, si bas que personne ne l'entende, pas même mon cœur... Edmond... je l'aime ! (Mouvement de madame de Gervais.) Ah! VOUS voyez bien qu'il faut que l'un de nous deux parte, et, puisque je suis l'étrangère, il est tout simple que ce soit moi.
(De Gervais parait au fond.) MADAME DE GERVAIS.
M. de Gervais!