SCÈNE V DE GERVAIS, CLOTILDE
Jamais, mon père, non, je ne vous quitterai jamais.
DE GERVAIS, la pressant contre sa poitrine. Reste là, mon enfant, et écoute ce que j'ai à te dire, car o que j'ai à te dire est grave et triste.
CLOTILDE
Mon père !
DE GERVAIS
Fielding te quitte.
CLOTILDE
Oui, mon père.
DE GERVAIS
Je le sais, je l'ai vu. Je ne dirai pas que je le crois amoureux de toi, Clotilde ; mais je crois qu'il t'aime fort et t'estime beaucoup.
CLOTILDE
Je ue lui ai rien promis, mon père.
DE GERVAIS
Il me l'a dit; il m'a dit que, si tu répondais non, il partirait dans une heure.
CLOTILDE
Mon père !...
M'aimes- tu, Clotilde?
CLOTILDE
Oh ! qui donc ne vous aimerait pas, vous si bon !
DE GERVAIS
Cet amour irait-il jusqu'à faire un sacrifice à mon bonheur?
CLOTILDE
Cet amour ira jusqu'où vous l'exigerez, mon père.
DE GERVAIS
Écoute donc, mon enfant, et, d'abord, grave bien ceci dans .on cœur: que ce n'est pas un ordre que je te donne, mais que c'est une prière que je te fais.
CLOTILDE, à part.
Mon Dieu! que va-t-il me dire?
DE GERVAIS
Si tu ne te sens pas pour M. Fielding une de ces répugnances invincibles...
CLOTILDE
Mon père...
DE GERVAIS
Je le connais comme le cœur le plus noble, l'âme la plus généreuse.
CLOTILDE
Mais s'il allait me séparer de vous, mon père ?...
DE GERVAIS
Ce serait un grand malheur, sans doute, et qui briserait le rêve de ma vieillesse ; mais, que veux-tu ! tu sauras cela quand tu auras vécu tes jours, ma pauvre enfant! c'est presque toujours dans son aveuglement que l'homme fait le plan de sa vie à venir ; puis les heures coulent, cet avenir rêvé devient le présent, et l'homme s'aperçoit que là où il avait mis son bonheur l'attend parfois la plus amère déception. Clotilde, si tu deviens, ce que je souhaite de tout mon cœur, la femme de Fielding, que Fielding veuille t'emmener, ne résiste pas, mon enfant. Ce sera avec un profond regret que je te dirai adieu après t'avoir revue si tard et t'avoir gardée si peu de temps; mais je te dirai dans mes larmes, dans ma résignation: « Je quitte mon enfant, je me sépare de ma fille bien-aimée ; je laisse s'éloigner celle que j'eusse voulu garder éternellement à mes côtés comme la représentation vivante de l'espérance et du bonheur; mais qui sait, mon Dieu!
si sa présence ne serait pas plus fatale encore à ma maison que son absence n'est douloureuse à mon àme ? » CLOTILDE, baissant la lélc.
Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !
DE CEUVAIS.
Tu me comprends, n'est-ce pas ? toi qui es restée pure et chaste, qui résistes quand on te presse, et qui te défends avec ta pudeur et tes larmes d'un amour que tu dois appeler impie...
CLOTILDE
Mon père !
DE CEUVAIS.
Tu épouseras Fielding, n'est-ce pas, mon enfant?
CLOTILDE
Mon père !
DE CEIWAIS.
S'il veut l'emmener en Amérique, tu l'y suivras?
CLOTILDE
Mon père !
DE CEUVAIS.
Et, s'il ne te le propose pas, et que, toi, tu penses dans ta sagesse que cela devienne nécessaire, eh bien, tu le lui proposeras toi-même.
CLOTILDE, tombant à genoux.
Oh!
DE CEUVAIS.
Tu feras cela, n'est-ce pas, mon enfant bien-aimée?... J'ai commencé par dire que je n'ordonnais pas, que je priais, eh bien, tu céderas à ma prière; puis, quand ton père te dira, au nom de cet amour qui prouve que L'âme est ii lie de Dieu, puisqu'elle peut, comme Dieu, aimer d'un amour éternel: « Aime un étranger, suis cet étranger dans un autre monde, pars, éloigne-toi, va-t'en! » tu t'en iras, tu t'éloigneras, tu partiras, n'est-ce pas, ma fille? lit moi, un jour, eh bien, quand je sentirai que mon heure approche, n'ayant pu vivre avec toi, je quitterai tout pour aller mourir près de toi. Ta parole, mon enfant, ta parole?...
CLOTILDE
Tout ce que vous voudrez, mon père. Ordonnez, j'obéirai : tout, toutl
(Elle so lève)
DE GEIWAIS.
C'est bien, embrasse-moi. Va! je n'aurais plus de forces, et j'ai besoin de toutes mes forces !... mon enfant !.., CLOTILDE, sortant.
Oh ! pauvre Edmond!
(Edmond paraît au fond.)