‹ Théatre [sic] complet de Alex. Dumas (volume 4)Chapitre 17 sur 151 · M À HT HE · texte numérisé non relu

M À HT HE

Cependant, si je vous priais bien de me dire...

WOLF

Vous voulez... ?

MARTHE

Je vous en prie.

WOLF

Mon Dieu, mademoiselle... c'est qu'autrefois... avant que vous fussiez devenue triste... car, depuis quelque temps, vous êtes devenue triste, mademoiselle.

MAKTHE.

Eh bien, avant ce temps-là... ?

WOLF

Eh bien, je me rappelle que, dès que vous aviez ouvert votre fenêtre, le matin, au-dessus de la mienne... Vous n'avez peut-être jamais remarqué, mademoiselle, que votre fenêtre donnait au-dessus de la mienne.

Continuez... Quand j'ouvrais ma fenêtre...?

WOLF

Vous chantiez comme un oiseau... et moi qui travaillais depuis l'aube, votre chant me réjouissait alors, comme si le soleil se fût levé une seconde fois.

MARTHE

Vraiment, monsieur Wolf ?

WOLF

Oui... Et, alors, je m'approchais, sur la pointe du pied, de peur de vous effaroucher... et je me penchais jusqu'à ce que je pusse apercevoir vot»-e main... votre main qui effeuillait

les fleurs fanées au-dessus de ma tête... Ces fleurs, vous les laissiez tomber : c'était comme une pluie parfumée... Le vent Ls poussait dans ma chambre... et moi...

MARTHE

Et vous?

WOLF

Moi, je les ramassais... C'était un enfantillage, sans doute; mais, que voulez-vous ! j'y trouvais du plaisir, plus que du piaisir, du bonheur!

MARTHE

Comment! vous ramassiez mes fleurs fanées?... Oh! quel conte vous me faites là, monsieur Wolf !

Ce n'est point un conte, mademoiselle; la preuve, c'est que les feuilles sont encore là, comme vous le voyez, entre les pages de mon Leibnitz !

MARTHE

Monsieur Wolf!...

WOLF

Sans doute, puisqu'elles sont dans mon Leibnitz et que j'emporte mon Leibnitz !

MARTHE

C'est bien, monsieur Wolf, emportez votre Leibnitz; mais rendez-moi mes fleurs.

WOLF

Comment, mademoiselle, que je vous les rende? Mais, quand je serai loin de vous, je n'aurai donc plus rien de vous, moi?

MARTHE

Et pourquoi donc désirez-vous avoir quelque chose de moi, monsieur Wolf?

WOLF

Le malheureux qui perd tout se rattache à tout... chaque débris de sa vie passée lui devient précieux... C'est bien peu de chose pour vous, que ces fleurs, n'est-ce pas, mademoiselle? ce n'est rien même. Eh bien, pour moi, c'est un trésor de souvenirs : quand je serai seul, triste, abandonné, avec un regard jeté sur ces feuilles desséchées, je rebâtirai tout le passé. Je ine retrouverai dans ma petite chambre; jt: vous reverrai dans la vôtre. Le rosier planté au bas de ma fenêtre et grimpant le long du mur, fleurira encore pour moi... A

travers ses feuilles, je verrai votre main venir chercher les fleurs fanées, les effeuiller de nouveau. Le vont frais du matin les fera voltiger dans l'air... j'étendrai les bras vers elles... je les suivrai des yeux... inutilement, je le sens, puisque le rosier, les roses et vous n'existeront plus que dans mon imagination... Mais, à défaut de la réalité, il me restera au moins le rêve, et, vous le savez, mademoiselle, un grand philosophe l'a dit : « La vie, c'est le rêve de l'homme éveillé !... »

MARTHE

Alors, monsieur Wolf, sans cette circonstance, vous ne nous eussiez jamais quittés?

WOLF

Moi, mademoiselle, vous quitter!... Mais savez-vous ce qu'il me semble... au moment de mon départ, à l'heure où je vous dis adieu?... C'est que, quand je vais vous avoir quittés, je ne pourrai plus vivre... Mon Dieu ! moi qui vous voyais à chaque heure du jour, moi qui pensais à vous le soir en m'endormant, la nuit dans mon sommeil, le matin en m'éveillant! moi qui m'étais fait à cette douce vie à trois... et qui ne demandais pas autre chose à Dieu pour mon ciel, pour mon paradis, pour mon éternité!... moi, vous quitter si je n'y étais pas forcé?... (sanglotant.) Ah! mademoiselle !... (tombant sur une chaise) jamais ! jamais !... MARTHE.

Alors, si je consentais à ce mariage...?

WOLF

Si vous consentiez à ce mariage, mademoiselle, rien ne serait changé... Je serais aussi heureux qu'autrefois, bien plus heureux, à ce qu'il me semble; car, au lieu d'être trois, Célestus, vous et moi, nous ne serions plus que deux, nous et lui.

MARTHE

Tandis qu'au contraire, si vous vous en alliez...?

Je crois que je mourrais.

MARTHE, lui tendant la main.

AHons, je ne veux pas avoir à me reprocher un si grand malheur.

WOLF

Ah! mademoiselle !... vous consentez donc?...

5i THÉÂTRE COMPLET D'ALEX. DUMAS

MARTHE

Gardez mes roses, et laissez là votre Leibnitz.

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