M À HT HE
Cependant, si je vous priais bien de me dire...
WOLF
Vous voulez... ?
MARTHE
Je vous en prie.
WOLF
Mon Dieu, mademoiselle... c'est qu'autrefois... avant que vous fussiez devenue triste... car, depuis quelque temps, vous êtes devenue triste, mademoiselle.
MAKTHE.
Eh bien, avant ce temps-là... ?
WOLF
Eh bien, je me rappelle que, dès que vous aviez ouvert votre fenêtre, le matin, au-dessus de la mienne... Vous n'avez peut-être jamais remarqué, mademoiselle, que votre fenêtre donnait au-dessus de la mienne.
Continuez... Quand j'ouvrais ma fenêtre...?
WOLF
Vous chantiez comme un oiseau... et moi qui travaillais depuis l'aube, votre chant me réjouissait alors, comme si le soleil se fût levé une seconde fois.
MARTHE
Vraiment, monsieur Wolf ?
WOLF
Oui... Et, alors, je m'approchais, sur la pointe du pied, de peur de vous effaroucher... et je me penchais jusqu'à ce que je pusse apercevoir vot»-e main... votre main qui effeuillait
les fleurs fanées au-dessus de ma tête... Ces fleurs, vous les laissiez tomber : c'était comme une pluie parfumée... Le vent Ls poussait dans ma chambre... et moi...
MARTHE
Et vous?
WOLF
Moi, je les ramassais... C'était un enfantillage, sans doute; mais, que voulez-vous ! j'y trouvais du plaisir, plus que du piaisir, du bonheur!
MARTHE
Comment! vous ramassiez mes fleurs fanées?... Oh! quel conte vous me faites là, monsieur Wolf !
Ce n'est point un conte, mademoiselle; la preuve, c'est que les feuilles sont encore là, comme vous le voyez, entre les pages de mon Leibnitz !
MARTHE
Monsieur Wolf!...
WOLF
Sans doute, puisqu'elles sont dans mon Leibnitz et que j'emporte mon Leibnitz !
MARTHE
C'est bien, monsieur Wolf, emportez votre Leibnitz; mais rendez-moi mes fleurs.
WOLF
Comment, mademoiselle, que je vous les rende? Mais, quand je serai loin de vous, je n'aurai donc plus rien de vous, moi?
MARTHE
Et pourquoi donc désirez-vous avoir quelque chose de moi, monsieur Wolf?
WOLF
Le malheureux qui perd tout se rattache à tout... chaque débris de sa vie passée lui devient précieux... C'est bien peu de chose pour vous, que ces fleurs, n'est-ce pas, mademoiselle? ce n'est rien même. Eh bien, pour moi, c'est un trésor de souvenirs : quand je serai seul, triste, abandonné, avec un regard jeté sur ces feuilles desséchées, je rebâtirai tout le passé. Je ine retrouverai dans ma petite chambre; jt: vous reverrai dans la vôtre. Le rosier planté au bas de ma fenêtre et grimpant le long du mur, fleurira encore pour moi... A
travers ses feuilles, je verrai votre main venir chercher les fleurs fanées, les effeuiller de nouveau. Le vont frais du matin les fera voltiger dans l'air... j'étendrai les bras vers elles... je les suivrai des yeux... inutilement, je le sens, puisque le rosier, les roses et vous n'existeront plus que dans mon imagination... Mais, à défaut de la réalité, il me restera au moins le rêve, et, vous le savez, mademoiselle, un grand philosophe l'a dit : « La vie, c'est le rêve de l'homme éveillé !... »
MARTHE
Alors, monsieur Wolf, sans cette circonstance, vous ne nous eussiez jamais quittés?
WOLF
Moi, mademoiselle, vous quitter!... Mais savez-vous ce qu'il me semble... au moment de mon départ, à l'heure où je vous dis adieu?... C'est que, quand je vais vous avoir quittés, je ne pourrai plus vivre... Mon Dieu ! moi qui vous voyais à chaque heure du jour, moi qui pensais à vous le soir en m'endormant, la nuit dans mon sommeil, le matin en m'éveillant! moi qui m'étais fait à cette douce vie à trois... et qui ne demandais pas autre chose à Dieu pour mon ciel, pour mon paradis, pour mon éternité!... moi, vous quitter si je n'y étais pas forcé?... (sanglotant.) Ah! mademoiselle !... (tombant sur une chaise) jamais ! jamais !... MARTHE.
Alors, si je consentais à ce mariage...?
WOLF
Si vous consentiez à ce mariage, mademoiselle, rien ne serait changé... Je serais aussi heureux qu'autrefois, bien plus heureux, à ce qu'il me semble; car, au lieu d'être trois, Célestus, vous et moi, nous ne serions plus que deux, nous et lui.
MARTHE
Tandis qu'au contraire, si vous vous en alliez...?
Je crois que je mourrais.
MARTHE, lui tendant la main.
AHons, je ne veux pas avoir à me reprocher un si grand malheur.
WOLF
Ah! mademoiselle !... vous consentez donc?...
5i THÉÂTRE COMPLET D'ALEX. DUMAS
MARTHE
Gardez mes roses, et laissez là votre Leibnitz.