XIX
CÉLESTUS, a son télescope.
Il est évident que, tant que le vont viendra de l'est, je ne verrai pas Orion.
MAUÏIIE.
Et d'un! (Se retournant vers Woif.) Voulez- vous de moi pour servante, monsieur Wolf ?
WOLF, frappant sur son Leibnitz.
Où la vérité n'existe pas, ou elle est là, dans Leibnitz !
MARTHE
Et de deux ! — Messieurs, à table ! le souper est servi.
CÉLESTUS.
Allons, bon! voilà un nuage qui passe !... Ces nuages sont absurdes; autant vaudrait regarder dans un puits. martre.
Mon frère ! (Haussant la voix.) UOU frère ! (Lo touchant.) Mon frère !
CÉLESTUS.
Ilein ?... Ah! c'est toi, petite sœur?
MARTHE, prenant la bougie sur le guéridon de Célestus. Le souper refroidit. Allons, allons, à table!
CÉLESTUS, se levant.
Tu sais, ma cbère, que je n'ai pas pu voir Orion !
MARTHE
L'est désolant!... Mais vous le verrez demain, quand votre télescope sera arrivé de Cassel.
(Elle poso la bougie sur la table du milieu.) CÉLESTUS.
Ob', ce n'est pas la faute de mon télescope, c'est la faute du vent, qui vient de l'est.
(11 s'as ied a la droite de la table.) MARTHE.
Espérons qu'il ebangera. (Allant a Wolf.) Docteur ! WOLF, lisant.
a Je n'ai jamais cessé de méditer sur la philosophie, et il m'a toujours paru qu'il y avait moyen d'établir quelque chose de solide par des démonstrations claires.. » En effet, grand Leibnitz, ce qui fait ta force, à toi, c'est la etarté.
MARTHE
Docteur !
WOLF, lisant.
« 11 existe une monade primitive, infinie [monas mona-
dura), et des monades singulières ou produites, qui se distinguent les unes des autres par le degré et la qualité de leurs phénomènes. » — Tu as bien raison, grand homme, la clarté avant tout.
MARTHE, allant à la gauche de Wolf.
Docteur !
WOLF, se levant.
Ah ! pardon, mademoiselle.
MARTHE, prenant la bougie sur la table de Wolf. Docteur, voulez-vous me permettre de vous faire observer que voilà près d'un quart d'heure que je vous parle sans avoir obtenu de vous la faveur d'une réponse?
Mademoiselle, je vous souhaite le bonjour. J'aime à supposer que vous avez passé une bonne nuit.
MARTHE
Et moi, docteur, j'aime à supposer que vous êtes simplement distrait et non pas fou ; vous me souhaitez le bonjour à neuf heures du soir.
WOLF
Un salut, mademoiselle, est comme une prière : quand la bonne intention y est, la forme importe peu.
(D s'assied à gauche de la table. Célestus se lève et Ta à son télescope.) MARTHE.
Aussi, mon cher monsieur Wolf, croyez à ma reconnaissance. (Ne trouvant pas son frère à côté d'elle.) Ah! bon ! voilà l'autre qui retourne à son télescope! (Allant à Célestus.) Mon frère, je voudrais pour beaucoup de choses qu'Orion eût disparu tout à fait ou n'eût jamais existé.
CÉLESTUS.
Ce serait un grand malheur pour le Bâton de Jacob.
(Il se rassied à table.) MARTHE.
Vraiment !
CÉLESTUS.
Sans doute... Suivez ma démonstration, Marthe, (il prend son couteau de la main gaucho.) Voici le Bâton de Jacob, qui, comme vous le savez, se compose de trois étoiles...
Non, je ne sais pas.
CÉLESTUS.
Comment! vous ne savez pas cela, ma chère? Mais que savez-vous donc, alors ?
MARTHE
Mais je sais coudre, broder, tricoter, filer, toutes cho. °s qui sont peut-être plus utiles dans un ménage que l'astronomie.
CÉLESTUS.
C'est possible!... Je disais donc... voici le Bâton de Jacob, et voici Orion. Eh bien, supposez qu'Orion disparaisse...
MAR-TE
Bon! voilà que vous renversi z 3 sel... Oh ! mon Dieu, mon Dieu , cela nous portera malheur!
(Elle M lève •'monte au fond.) CÉLESTUS, se levant au«i.
Mais non, ce n'est pas le sel, c'est le poivre.
(Il soufflo sur la table.) MARTHE.
Ah! tant mieux!
(Célestns souffle le poivre et l'envoie dans I. s yeux et dans le nez de Wolf.) "WOLF, éternunnt.
Atchi ! atchi !
(Il se lève.)
CÉLESTUS.
Où vas-tu ?
WOLF
Mon ami, je vais fermer la fenèti ; je crois ^ue je m'enrhume du cerveau... Atchi !
CÉLESTUS.
Allons, allons, reviens ici; assieds-toi à ta place, et déjeunons.
WOLF, éternuant.
Atchi !
(Il s'assied a droite.)
CÉLESTUS, regardant a son téletcope.
Toujours le vent d'est! (Il va pour s'asseoir a la droite de la tftblej voyant que Wolf y est, il prend la place de gauche. A Wolï.) YeuX-tU
du poulet? (Plus haut.) Veux-tu du poulet? (Frappant sur la table avec le manche de son couteau.) Morbleu !
WOLF, tressaillant.
Hein ?
CÉLESTUS.
Veux-tu du poulet?
WOLF, tendant son assiette.
Oui, mon ami, oui.,, j'en prendrai volontiers deux cuillerées.
MARTHE
En vérité, cher docteur Wolf, on vous volerait votre habit sur le dos, que vous ne vous en apercevriez pas.
WOLF
Il me paraît, mademoiselle, qu'il y a un peu d'exagération dans ce que vous dites...
Eh bien, petite sœur, veux-tu parier qu'il y a quelque chose dont Wolf s'est aperçu, ma-lgré sa distraction?...
MARTHE
Quelque chose?...
WOLF
Quoi donc?
ce'lestus.
Oui, quelque chose que tu as remarqué, j'en suis sûr.
WOLF
Tu te trompes, mon ami, je n'ai rien remarqué.
CÉLESTUS.
Rien?
WOLF
Absolument rien !
CÉLESTDS.
Quel esprit contrariant que ce Wolf ! Je te dis que tu l'as remarqué, moi.
WOLF
Mon ami, dis-moi ce que j'ai remarqué, et, si c'est vrai, tu verras que je n'y mets aucun entêtement.
CÉLESTUS.
Eh bien, tu as remarqué que, depuis longtemps déjà, Marthe est triste.
WOLF
Ah ! oui, mademoiselle, cela est vrai, je l'ai remarqué.
MAUTHB.
Bon ! quelle folie !
CÉLESTl'S.
Et que, depuis quelques jours, non-seulement tu es triste comme d'habitude, mais, de plus, pâle et fatiguée.
MAUTHE.
Mon frère !...
CELESTUS.
Je te le demande, voyons, Wolf, Marthe est-elle pale, 1 1 a-t-elle l'air fatigué?
WOLF
Seriez-vous malade, mademoiselle?
MARTHE
Mais non, monsieur Wolf, je vous jure... C'est une imagination de mon frère.
CELESTUS.
Wolf, regarde-moi ces yeux-là.
WOLF
Je les regarde, mon ami.
CELESTUS.
Eh bien , comment les trouves-tu?
Je les trouve fort beaux !
CELESTUS.
Oui; mais battus, rougis, comme si tu avais veillé e| pleuré... Donnez moi la main... Je suis sûr... (u lui prend la main et lui làte un instant le pouls.) Tiens, Wolf !... touche-moi un peu celte main- là.
WOLF
Volontiers, mon ami.
MARTHE
Mais, en vérité, mon frère...
WOLF, demandant la main de Marthe.
Mademoiselle?... Le fait est, mon ami, que je ne sais pas si c'est ma main qui brûle ou si c'est celle de mademoiselle, mais, à coup sûr, un de nous deux a la fièvre
MARTHE
Monsieur Wolf...
CELESTUS.
Eh ! tiens ! tiens ! voilà, de pâle que fci élais, voilà que tu deviens rouge...
MARTHE
Mais c'est qu'aussi, Célestus, vous insistez d'une façon si étrange...
CÉLESTUS.
Si j'insiste, c'est que j'ai mes raisons pour cela.
Vos raisons ?
CÉLESTUS.
Oui !... par exemple, la nuit passée...
MARTHE
Eh bien , la nuit passée?...
CÉLESTUS.
J'ai entendu du bruit dans ta chambre.
WOLF
Oh !... pour cela, oui... moi qui loge au-dessus de mademoiselle, je l'ai entendu aussi; et il m'a semblé que mademoiselle se levait.
CÉLESTUS.
îs'cst-cp pas?
MARTHE, embarrassée.
Je me levais?... Eh bien, oui, si je me levais, si j'ai les yeux battus, c'est que, depuis trois ou quatre nuits, je veille pour achever une layette...
CÉLESTUS.
Une layette?...
MARTHE
Oui, la layette de cette pauvre femme qui nous a été recommandée... La nuit dernière, je me suis levée parce que Gertrude, la fille du bourgmestre, M. Babenhausen , était indisposée et que j'ai monté chez elle. Ya-t-il du mal à cela? Je sais bien que M. Babenhausen et vous, vous vous détestez, quoique vous logiez dans la même maison ; mais, Gertrude et moi, nous sommes amies d'enfance, et nous n'avons aucun motif pour entrer dans vos différends.
(Elle dégarnit la table.) CÉLESTUS.
Moi, je ne déteste pas le bourgmestre... Pauvre cher homme ! Je trouve sa maison un peu bruyante, c'est vrai ! II a un tas d'enfants dans sa maison, et Dieu sait si je les aime ! Mais ne nous écartons pas de mon sujet... Veux-tu que je te
dise, moi, pourquoi tu es triste, pâle, fatiguée? pourquoi il y a chez loi agitation pendant le jour, insomnie pendant la nuit ?
MARTHE
Dites, mon Frère.
CÉLESTUS.
Eh bien, c'est que tu t'ennuies.
MAUTHE.
Moi?
WOLF
Mademoiselle, si cela était, je pourrais vous prêter mon Leibnitz.
MARTHE
Merci, monsieur Wolf; le sacrifice serait trop grand et je n'accepte pas.
CÉLESTUS.
D'autant plus qu'après y avoir mûrement réfléchi, j'ai, je crois, quelque chose de mieux à t'offrir que Leibnitz.
Quelque chose de mieux? Ce n'est ni Spinosa ni Descartes, j'espère ?
CÉLESTUS.
Non, mon ami, sois tranquille... Écoute, ma petite .Marthe, nous pouvons parler devant Wolf... "Wolf est de la famille : voilà bientôt trois ans qu'il habite avec nous.
WOLF
Est-ce qu'il y a déjà trois ans, mon ami?
CÉLESTUS.
Mais oui!
WOLF
Mon Dion! comme le temps pa
CÉLESTUS.
Tu vas avoir dix-huit ans, Marthe.
MAUTHE.
Eh bien ?
CÉLESTUS.
Eh bien, j'ai pensé qu'il sciait a la fois opportun et convenable de te marier.
CWolf, qui portait son verre h sa bouche, reste la main en l'air et la bouche ouverto.)
ROMULUS ÎJ
MARTHE
Me marier ?
Sans doute.
MARTHE
Mais... je ne veux pas me marier, moi, mon frère...
iJElle remonte au fond. Wolf pousse un soupir et avale un verre d'eau d'un trait.)
CÉLESTUS.
Bon ! crains-tu que je ne veuille te marier contre ton gré ?... Voyons, parle!.,, choisis qui tu voudras... Que dis-tu, par exemple, du fils du major ?
WOLF
Pardon, mon ami ! mais je ne comprends pas comment, avec ton horreur pour les enfants, tu veux marier...
CÉLESTUS.
J'ai horreur des enfants en général, je les déteste comme espèce... species... Mais les enfants de ma sœur... WOLF, poussant un troisième soupir.
Ah!
MARTHE
Mon frère, il est inutile que vous vous donniez tant de peine : je n'épouserai pas plus le fils du conseiller que le fils du major...
CÉLESTUS.
Non? Croyez-vous donc, mademoiselle, que je vous laisserai devenir vieille fille?
WOLF
Mais si, cependant, mademoiselle ne veut pas se marier?...
Comment, si elle ne veut pas se marier? Je voudrais bien voir qu'elle ne voulût pas se marier ! L'homme est fait pour l'état de mariage !...
MARTHE, debout derrière le dos de la chaise de Wolf. Mais, alors, mon frère, pourquoi êtes-vous resté garçon, vous?
CÉLESTUS, embarrassé.
Moi? moi? Parce que... parbleu!... parce que...
WOLF
Tu sais, mon cher Célestus, qu'il y a un proverbe arabe1 qui dit : « Le mariage est comme une forteresse assiégée :
10 THÉÂTRE COMPLET D'ALhX. DUMA-.
ceux qui sont dehors veulent y entrer ; mais ceux qui sont dedans veulent en sortir. »
CÉLESTUS.
Oui-da! Je vois ce que c'est! c'est vous qui donnez à ma sœur ces mauvais conseils...
WOLF
Pardon, mon ami, je ne donne pas de conseils à mademoiselle... 11 me semblait que mademoiselle se refusait, et, alors... je disais, moi...
CÉLESTUS.
Vous disiez une sottise, monsieur Wolf.
WOLF
C'est possible, mon ami; mais...
De quoi vous mêlez-vous, d'ailleurs?...
WOLF
Je te demande pardon, Célestus; je sais bien que cela ne me regarde point.
CÉLESTUS.
Non, cela ne vous regarde point, entendez-vous, monsieur le philosophe !... C'est moi, moi, moi, que cela regarde... WOLF, timidement.
Et puis un peu ta sœur, bon ami.
MAUTUE.
Bien, docteur ! défendez-moi.
WOLF
Car, enfin, c'est mademoiselle...
CÉLESTUS.
Je sais, maître Wolf, que le mariage ne vous plaît pas ! (il se lève.) Ah ! je vois enfin où tendait cette philosophie que vous professiez au collège <le Hall !... je reconnais là les principe! de l'homme qui sapait la société dans sa basel...
WOLF
Moi!... je sapais?...
MARTHE
Vraiment, docteur?
CÉLESTUS, se promenant.
Oui! tu ne sais pas cela, toi... toi qui es prête à devenir la victime de ses maximes perverses?... Tu ne sais pas que le roi de Prusse, qui est cependant un philosophe, celui-là, puisqu'il est lié avec Bl. Diderot et M. de Voltaire... tu ne
R03IULUS il
sais pas que le roi de Prusse l'a condamné à sortir de ses États, sous peine d'être pendu !...
MARTHE
Est-ce possible?...
CÉLESTUS, à gauche.
Et il a bien fait, entendez-vous !
WOLF
Mademoiselle, laissez-moi vous expliquer de quelle fatalité j'ai été victime...
CÉLESTUS.
Point de mariage... point de mariage... C'est ma faute... je devais prévoir ce qui arrive... quand j'ai reçu sous mon toit ce tison de discorde.
(Il s'assied près du guéridon de gauche.) WOLF, se levant.
Mon Dieu! peut-on dire de pareilles choses, à moi... qui ne demande qu'à vivre tranquille!...
CÉLESTUS, se levant.
Oui ! certainement, monsieur ne demandait qu'à vivre tranquille!... Mais savez-vous ce que faisaient les élèves de monsieur? le savez-vous, ma sœur? En sortant de son cours, ils incendiaient les villages.
WOLF
Mais, mon ami, ce n'est pas moi : c'est Descartes...
CÉLESTUS.
Appuyez -yous sur Descartes, je vous le conseille, un athée !
C'est possible !... mais moi?
CÉLESTUS.
Taisez-vous, révolutionnaire!... Silence, anabaptiste!
WOLF
Serait-il possible, ô mon Dieu! que je fusse aussi méchant qu'il le dit? (Se levant tout à coup av?c résolution.) Allons!... (Il pr«nd son chapeau et son Leibnitz.) MARTHE.
Mais que faites-vous, monsieur Wolf ?
WOLF
Je prends mon chapeau et mon Leibnitz.
MAKTIIE.
Où allez-vous doue?
WOLF
Je m'en vais, ma chère demoiselle... Voire frère vient de m'ouvrir les yeux. Vous comprenez bien que, maintenant que je me connais moi-même, je ne puis plus rester ici...
MARTHE
Comment! docteur?...
WOLF
Oui, mademoiselle, avec une doctrine que je crois bonne, je fais du mal partout où je vais.
MARTHE
Vous?
Car votre frère a dit vrai... A la suite d'une de mes leçons sur les idées innées et l'harmonie préexistante, comme j'avais eu le malheur de dire que rien n'arrivait que ce qui devait arriver, un de mes élèves, un fou, un écervelé, un malheureux!...
CELESTUS.
M. Conrad !
M. Conrad!
MAUTUE, tressaillant.
WOLF, continuant.
Jeta un paquet d'allumettes tout enflammées dans une meule de blé, en sécriant: « Si tu ne dois pas brûler, tu ne brûleras pas.., C'est le docteur Wolf qui l'a dit... » Hélas ! mademoiselle...
CtLESTUS.
La meule brûla.
WOLF
Eh bien, il est temps que je mette une fin aux désordres que je traîne partout après moi... A partir d'aujourd'hui, je nie condamne au silence, comme Pythagore... à la solitude, comme Épiménide... et puissé^je dormir cinquante ans comme lui! peut être que, pendant ce temps, je ne ferai pas de mal. Allons !
MAltTHE.
Alonsieur Wolf, je vous en supplie...
CELESTUS, à part.
C'est donc sérieux ?
WOLF
Non, mademoiselle, je suis décidé... Ayez la bonté de m'envoyer demain mon pauvre bagage à l'hôtel du Lion d'or : ce sont quelque chemises, mon autre babit, ma veste, ma c... (baissant les yeux avec modestie) 6"t un petit vêtement inférieur... Et maintenant, mademoiselle, je vous salue de tout mon cœur.
MARTHE
Adieu donc, docteur.
CÉLESTUS, à part.
Comment! c'est pour tout de bon?
(Il s'est approché peu à peu et parait très- ému. "Wolf ne le voit pas et va pour sortir par le fond.)
MARTHE
Décidément, vous vous en allez?
WOLF
Je m'en vais !
MARTHE
Mais où allez-vous?... Ce n'est point par là.
WOLF, d'une voix étouffée.
Mais par où donc, mademoiselle?
MARTHE, lui faisant faire un tour sur lui-même, et le poussant dans les bras de Célestus.
C'est par ici... Bonsoir, messieurs !
(E le sort en riant parla gaucho.)