SCÈNE XIII LE ROI, GEORGETTE
CEOnGETTE.
Oh! excusez-moi, sire!... Sire, pardon!
LE ROI
Mais je ne me trompe pas... Non... Si... si ! c'est toi, mon enfant?
CEORGETTE.
Oh ! le roi me reconnaît? Quel bonheur!
LE ROI
Oui, tu es la fille du père Dupré...
GEORGETTE
Oui, sire!
LE ROI
Qui était jardinier en second du chAteau de Saint-Germain.
GEORGETTE
Et qui vient d'être nommé jardinier en premier du château de Vincennes.
LE ROI
Nous avons jonc cent fois ensemble dans les parterres du château neuf, et dans les bâtiments du vieux château. On t'appel.iit... attends donc... on t'appelait Geoigette!
CEORCETTE.
Oui, Geoigette la Curieuse, parce que l'on nie trouvait toujours cachée quelque part, derrière quelque rideau ou sous quelque tal>le, regardant ou écoulant... C'est cela.
LE ROI, riant.
Eh bien, il paraît que tu as grandi, que tu as embelli, mais que tu n'as pas changé de nom, hein?
GEORGETTE
Le roi croit donc que c'est par curiosité que j'étais là?
Dame, il me semble...
GEORGETTE
Oh! le roi se trompe bien!
LE ROI
Tourquoi y étais-tu donc, alors?
GEORGETTE
Parce que j'ai eu peur !
LE ROI
Peur de qui ?
GEORGETTE
De M. le cardinal.
LE ROI
Et à quelle occasion ?
GEORGETTB.
C'est que... c'est que... Je n'ose pas trop dire cela h Vc'.re
Majesté.
LE ROI
Mademoiselle Georgette !
GEORGETTE
Sire...
Prenez garde ! je vais dire : « Je veux! »
GEORGETTE
Comme au parlement!
LE ROI, à lui-même.
Mais elle est charmante, cette petite fille!
GEOKGETTE.
Le roi est bien bon!
LE ROI
Comment, tu as entendu ?
GEORGETTE
Oh ! j'ai l'oreille fine !
LE ROI
Allons, dis-moi cela, mon enfant... Pourquoi étais-tu cachée sous cette table 3
GEORGETTE
Le roi ne se fâchera point?
LE ROI
Non ; d'ailleurs, ce n'est pas au roi que tu le diras, c'est à ton camarade Louis.
GEORGETTE
Le roi se souvient donc... ?
LE ROI
Si lu as l'oreille fine, Georgette, moi, j'ai la mémoire bonne.
Alors, voila qui me rassure!
LE ROI
J'écoute.
GEORCETTE.
Eh bien, sire, il faut vous dire qu'il s'est fait, depuis huit jours, un grand remue-ménage au château de Vincennes.
LE KOI.
Je m'en doute.
GBORCETTB.
Chacun allait, venait, criait : « On dit que le roi va venir... M. Poquelin est arrivé pour meubler le château... Il va y avoir des chasses, des bals, des fétes. »
LE ROI
Et, toi, qu'as-tu dit en apprenant cela?
GEORGETTE
Moi, j'ai battu des mains, et j'ai dit : « Tant mieux!... tant mieux ! »
LE ROI
Et pourquoi as-tu dit : « Tant mieux ? »
GEORGETTE
C'est justement ce que m'a demandé mon père»
LE ROI
Et tu lui as répondu?
Je lui ai répondu : « Tant mieux, parce que le roi est un de mes bons amis, et que nous jouerons encore ensemble dans les jardins et dans les appartements, comme autrefois ! »
LB ROI
Mais sais-tu que tu es adorable, Georgette?
GEORGETTE
Moi? Oh! que c'est drôle, ce que vous me dites là, sire!
LE ROI, lui prenaot la main.
Et tu as répondu à ton père...? Mais voyez donc la jolie petite main !
GEORGETTE
Non, c'est mon père qui a répondu à son tour... Il a répondu : o Chut, Georgette! il ne faut pas dire de ces choseslà! Le roi nVst plus ce petit garçon exilé de Paris par la Fronde, et qui jouait avec toi dans les jardins de Saint-Germain; c'est un beau jeune homme; c'est un grand prince; et il y a même un poêle, M. de Denserade, qui dit que c'est • : dieu. »
LE ROI
Vraiment? Pauvre dieu, sur ma foi, Georgette! Dieu sans Olympe et sans tonnerre!
GEORGETTE
Alors, je me suis sentie redevenir plus curieuse que jamais. J'avais vu de beaux jeunes gens, j'avais vu de grands princes; mais je n'avais jamais vu de dieu... qu'en marbre, et dans les jardins du château neuf... « Oh! me suis-je dit, je veux voir un dieu en chair et en os, la première avant tout le monde. » Alors, ce matin, sachant que vous alliez arriver de Paris, je me suis glissée dans cette grande salle, et je me suis mise à cette fenêtre, qui donne sur la route. J'avais déjà vu entrer beaucoup de mortels, mais pas un seul dieu, quand, tout à coup, j'ai entendu du bruit derrière moi. Je me suis retournée: c'était M. de Mazarin qui venait avec le tapissier... Vous vous rappelez, sire? autrefois, nous avions très-graud'peur tous deux de M. de Mazarin !
LE ROI
J'en ai même très-grand'peur encore !
GEORGETTE
Ah! voyez! Cela prouve qu'à ma place vous eussiez fait comme moi.
LB ROI
Qu'as-tu donc fait?
GEORGETTK.
Vous ne devinez pas? Je me suis cachée sous la table... Dame, je croyais que, ses comptes avec le tapissier finis, ils allaient s'en aller tous les deux; point! Le tapissier sorti, est entrée la reine mère, dont nous avions autrefois trèsgrand'peur aussi tous deux... Vous rappelez-vous, sire?
LE ROI
Oui, j'en ai peur encore, mais un peu moins, cependant.
GEORGETTE
Alors, ils se sont mis à parler d'affaires d'État.
LE ROI
Cela a dû l'amuser!
GEORGETTE
Oh ! cela m'ennuyait beaucoup, sire ! Cependant, lorsqu'il a été question de votre mariage, oh ! alors, j'ai écouté, j'ai écouté...
LB ROI
Comment, de mon mariage?
CEOKGETTE.
Oui, il parait que vous allez vous marier... Mais chut! sire, il ne faut pas que vous le sachiez.
LE ROI
Comment, il ne faut pas ?
GEOnCETTE.
Non, c'est un grand secret! Il n'y a au monde que la reine mère et H. de Uazaria qui connaissent ce projet; et encore, ce matin, le cardinal ne le connaissait pas. C'est la reine mère qui l'avait arrêté d'avance dans son esprit, — c'est à peu près ainsi qu'elle s'est exprimée, — et qui le lui a confié.
LE ROI
Ainsi, ils veulent me marier sans que je le sache ?
CEORGETTE.
Je crois que c'est leur intention.
LE ROI
Mais, enfin, avec qui veut-on me marier?
CEORGETTE.
Ah ! dame, je ne sais pas si je puis vous le dire.
LE KOI.
Comment, tu ne sais pas si tu peux, Georgette? Non-seulement lu le peux, mais encore tu le dois!
GEORGETTE
Vous êtes sûr ?
LE ROI
Oui, sous peine de réhellion à ton roi ! Es-tu une rebelle, Georgette?
CEORGETTE.
Non, sire !
LB roi.
Eh bien, alors, dis! Avec qui veut-on me marier?
CEORGETTE.
Avec la princesse Marguerite de Savoie.
LB ROI
Avec ma cousine '
CEOIIGETTJ.
Ah ! c'est votre cousine, sire?
LE ROI
Toutes les princesses sont mes cousines... Ah! c'est avec Marguerite de Savoie que l'on veut me marier !
GEORGETTE
Oui, et elle arrive aujourd'hui ou demain avec sa maman, madame Christine... Seulement, vous comprenez, sire, elles viennent pour rendre visite à Sa Majesté la reine mère, pas pour autre chose.
Oui.
GEORGETTE
Et, comme la princesse est très-jolie, très-spirituelle, trèscharmante, on espère qu'elle combattra votre amour.
LE ROI, vivement.
Mon amour pour qui ?
GEORGETTE
Ah! je ne sais pas... Votre amour pour la personne que vous pourriez aimer.
LE ROI
Ah ! ah ! c'est hon à savoir, ce que tu me dis là, Georgette ! Et voilà tout ce que tu as entendu ?
GEORGETTE
Tout ! Est-ce que ce n'est point assez, sire?
LE ROI
Oh ! si! si !... Comme tu as hien fait de te cacher, Georgette !
GEORGETTE
Vraiment? Que je suis contente! Alors, je me cacherai toujours, sire.
LE ROI
Et tu viendras me dire tout ce que tu auras entendu?
GEORGETTE
Toull
Ainsi, ils n'ont pas dit autre chose?
GEORGETTE
Autre chose de relatif au roi? Non. M. Poquelin a demandé une lettre de cachet contre son fils ; mais M. le cardinal a répondu : « Cela regarde le roi ! Affaire d'État ! » M. le duc d'Anjou a demandé à la reine mère un privilège de théâtre pour M. Molière i mais la reine mère a répondu: « Cela re-
garde le roi ! Affaire d'État! » De sorte qu'il est convenu que M. Poquclin viendra lui-même vous demander la lettre de cachet contre son fils, et que M. Molière sollicitera en personne son privilège de théâtre. C'est pour cela que M. le duc d'Anjou vous a prié de rester dans celte salle.
LE ROI
Et il n'y a plus rien?
CEOrtCETTE.
Non, sire; cette fois, il n'y a plus rien, j'en suis hiensûre.
LE ROI
Quel charmant lieutenant de police j'ai là!
(Il regarde autour de lui.) GEORGETTB.
Le roi désire quelque chose?
LE ROI
Oui, mademoiselle Georgette la Curieuse ; je désire savoir quel est le mousquetaire de garde. (Appelant.) Monsieur le mousquetaire !