‹ Théatre [sic] complet de Alex. Dumas (volume 4)Chapitre 44 sur 151 · SCÈNE XVIII · texte numérisé non relu

SCÈNE XVIII

LE ROI , MOLIERE, cntr'ouvrant la porte du duc d'Anjou, avec timidité, mais sans gaucherie.

MOLIÈRE

Le roi excusera ma hardiesse, je l'espère ; mais monseigneur le duc d'Anjou m'a dit que Sa Majesté était prévenue de l'objet de ma visite.

LE ROI

Entrez, monsieur Molière! entrez! Oui, je suis prévenu, et je vous attendais.

Mon Dieu, sire, la crainte que j'avais de me trop hâter m'aurait-elle fait tomber dans cette faute, au contraire, que le roi aurait eu l'ennui de m'attendre?

LE ROI

Oui, je vous ai attendu; mais rassurez-vous, je n'ai pas perdu mon temps en vous attendant.

MOLIÈRE

Sire, je tâcherai d'exposer ma demande en deux mots; d'ailleurs, si je fatigue le roi, un signe de Sa Majesté, et je me retire.

LE ROI

Non pas, monsieur Molière ! je suis homme de premier coup d'oeil, et, au premier coup d'œil, vous me plaisez.

MOLIÈRE

Sire !...

LE ROI

On vous tourmente dans votre famille, on vous persécute, on vous rend fort malheureux, n'est-ce pas ?

MOLIÈRE

Sire, il m'est impossible d'en vouloir pour cela à mes bons parents : ils ont la conviction bien sincère qu'en suivant la carrière que j'ai embrassée, je perds mon corps en ce monde et mon âme dans l'autre.

LE ROI

Et ce n'est point votre avis, à vous?

MOLIÈRE

Mon avis, à moi, sire, est que, dans toutes les conditions,

on peut demeurer honnête homme, et que Dieu est trop juste pour damner les honnêtes gens.

LE ROI

M. de Conti a été votre condisciple?

MOLIÈRE

Oui, sire ; nous avons étudié ensemble au collège des Jésuites de Clermont.

LE ROI

Il est plus jeune que vous, cependant.

MOLIÈRE

Oh! oui, sire, beaucoup plus jeune; ce n'est que fort tard, c'est-à-dire à l'âge de dix-huit ans, que j'ai obtenu de mon père la permission d'étudier.

LE ROI

Vous avez étudié le droit ?

MOLIÈRE

J'ai même été reçu avocat, sire; mais li n'était point ma vocation.

LE ROI

Vous savez que M. de Conti fait grand cas de vous... Il prétend que, s'il était roi, il vous consulterait sur toutes les choses de la politique; il dit que vous savez la rhétorique, la philosophie, la poésie...

MOLIÈRE

Sire, M. de Conti est trop indulgent pour moi! Il est vrai que j'ai appris la rhétorique avec le père ïhuillier, et la philosophie avec Gassendi; mais, quanta la poésie...

Quant à la poésie?... Achevez, monsieur.

MOLIÈRE

Eh bien, sire, je crois que l'on n'apprend pas la poésie, et que celui qui n'est pas né poëte, ne le deviendra jamais.

LE ROI

Ah! vraiment? Et, dites-moi, monsieur Molière, voyons, qu'est-ce qu'un poëte?

MOLIÈRE

Mais, sire, n'avez-vous point à la cour, près de Votre Majesté, sous ses yeux, des gens qu'on appelle ainsi ?

LE ROI

Qui cela ?

MOLIÈRE

Mais M. de Benserade, par exemple; M. de Saint- Aignan, sire.

LE ROI

Voulez-vous que je vous dise une chose, monsieur Molière? Eh bien, j'ai l'idée que ce ne sont pas de véritables poètes.

MOLIÈRE

Vraiment, sire?

LE ROI

Oui. (Le regardant fixement.) Tandis que vous en êtes un, vous! Voilà pourquoi je vous demande, à vous : Qu'est-ce qu'un poète?

MOLIÈRE

Sire, vous avez lu autrefois, dans Virgile, la fable du pasteur Aristée?

LE ROI

Oui, monsieur Molière.

MOLIÈRE

Eh bien, dans cette fable, sire, il y a un certain Protée, lion, serpent, flamme, fumée, nuage, éther, échappant sans cesse à la chaîne qui veut le lier, à la main qui tente de le saisir, à l'œil qui essaye de l'analyser... Sire, c'est le poète ! Comment donc voulez -vous que je vous explique ce qu'est un pareil personnage ?

LE ROI

N'importe, essayez toujours. Ce que vous me dites est si différent de la langue en usage dans le pays que j'habite,' qu'il me semble entendre parler un homme pour la première fois.

MOLIERE, avec une profonde mélancolie.

Le poète, sire, c'est l'homme né pendant un sourire de tristesse de la nature ; c'est un composé de joie et de larmes, riant comme un enfant, pleurant comme une femme; laissant sans cesse échapper la réalité pour se mettre à la poursuite du rêve; estimant, à l'égal de tous les biens de la terre, le nuage qui glisse au ciel, et qui change de forme vingt fois en une minute! C'est l'empereur romain désireux de l'impossible, et qui, cependant, satisfait par une illusion, prend la goutte d'eau pour la perle, le ver luisant pour l'étoile, le caprice pour l'amour! C'est tantôt le pauvre grillon qui chante sous l'herbe enivré de l'acre odeur des foins fraîche-

ment coupés, roi d'un monde debluets et de pâquerettes qu'il préfère même à votre royaum\ sire! C'est tantôt l'aigle orgueilleux planant au-dessus des nues, empereur de l'immensité, ruisselant de l'or du soleil, et jetant, de minute en minute, un cri rauque et sauvage qui n'est que l'expression de son impuissance à ne pas monter plus haut, et de sa douleur d'être forcé de descendre ! C'est, enfin, l'homme que vous pourriez faire, comme le disait M. de Conti, conseiller, secrétaire d'État, premier ministre; que vous pouvez combler de toutes les faveurs de la fortune et de tous les dons de la puissance, et qui, lorsqu'il a l'honneur de voir son roi, de lui parler, de tomber à ses pieds, demande pour tout don, sollicite pour toute faveur, quatre planches posées sur quatre tonneaux, enfermées par quatre murs, sur lesquelles il puisse faire entrer, sortir, parler, agir, déclamer, rire, pleurer et souffrir, des personnages de fantaisie qui, éclos dans son imagination, n'ont jamais existé que pour lui, et qui, cependant, sont sa vraie famille, son seul monde, ses uniques amis!... Voilà le poëtc, sire! Et, maintenant, il ne me reste plus qu'à m'étonner qu'un si étrange animal ait osé se présenter devant ce qu'il y a de plus grand, de plus noble, de plus puissant dans l'univers, devant le roi Louis XIV!

LE ROI

Ah! ma foi ! monsieur Molière, vous m'avez donné une si bonne définition du poëte, que je vous en demanderai une du roi. Ce sera plus difficile, n'est-ce pas?

MOLIÈRE

Non, sire.

LE ROI

Eh bien, monsieur Molière, qu'est-ce qu'un roi?

MOLIÈRE

Sire, c'est un homme que la postérité maudit quand il s'appelle Néron, et que les âges futurs bénissent quand il s'appelle Henri IV.

LE ROI

Et, à votre avis, monsieur Molière, si un roi avait à demander à Dieu de lui accorder un don, quel don devrait-il demander?

MOLIÈKE.

Salomon avait demandé la sagesse.

xk. 6

Mais, moi, je ne veux pas faire ce qui a été fait avant moi, fût-ce par le roi Salomon.

MOLIÈRE

Eh bien, sire, la connaissance la plus précieuse pour un roi serait celle de la vérité.

LE ROI

Oui; mais le moyen de connaître la vérité?

MOLIÈRE

Eh! sire, c'est parfois de faire semblant de la savoir.

LE ROI

Faites-moi toucher du doigt ce que vous me dites.

MOLIÈRE

Hélas! sire, je ne suis qu'un pauvre poète comique, et ne puis, par conséquent, vous offrir qu'un moyen de comédie.

LE ROI

Offrez, monsieur Molière ; il sera le bien reçu.

MOLIÈRE

Eh bien, sire, supposez, par exemple, que le hasard mm ait rendu maître d'un secret...

LB ROI

Le hasard a mieux fait, monsieur Molière ; car, aujourd'hui même, il m'en a livré deux, et des plus importants!

MOLIÈRE

Alors, le hasard vous traite en enfant gâté, et cela prouve son intelligence. Eh bien, le roi m'a fait l'honneur de rester seul un quart d'heure avec moi...

LE ROI

Oui.

MOLIÈRE

Personne ne m'a vu entrer, personne ne me verra sortir; eh bien, sire, que le roi dise que, ce quart d'heure, il l'a passé avec un agent secret qui lui rend comple de tout ce qui se fait, se dit, se pense même à la cour; qu'il glisse la connaissance des deux secrets qu'il a dans l'oreille des deux personnes qui croient ces secrets connus d'elles seules; que ces personnes racontent ce qui vient de leur arriver chacune à un ami ou à un confident, et... et je connais les hommes de^cour, sire : chacun viendra vous dire le secret de son voisin, et peut-être même le sien, de peur que votre agent secret ne vienne vous le dire avant lui.

LE ROI

Oh ! par le ciel ! monsieur .Molière, voilà une plaisante idée, et je l'adopte!

MOLIÈRE

Sire, c'est trop d'honneur pour le pauvre poëte qui vous la donne. (Le cor se fait entendre.) Mais...

(On sonne le départ.)

C'est le départ qui sonne. Maintenant, écoulez, monsieur Molière : comme il faut, avant tout, que le poëte, qui lâche toujours la réalité pour l'ombre, ait, au bout du compte, de quoi manger, à partir d'aujourd'hui, vous èies mon valet de chambre honoraire, à trois mille livres d'appointements.

MOLIÈRE

Oh ! sire, que de bontés ! Et, quant à mon privilège...?

LE ROI

Vous êtes mon valet de chambre, monsieur Molière : vous me le demanderez quand vous voudrez.

MOLIÈRE

Oh! sire! baiser cette main royale est, maintenant, la

seule chose qui me reste à désirer.

(Le Roi présente sa main; Molière la baise respectueusement, et sort. — Pendant ce temps, l'antichambre s'est remplie de Gentilshommes en costume do chasse.)

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