‹ Théatre [sic] complet de Alex. Dumas (volume 4)Chapitre 48 sur 151 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

LE ROI, ANNE D'AUTRICHE, MAZAR1N, au fond, discutant avec LE Majordome, un carnet à la main.

ANNE

Vous me pardonnerez, n'est-ce pas, Louis, de vous priver un instant de l'agrément de la chasse, et du plaisir d'accompagner mademoiselle de Mancini ? mais ce que j'ai à vous dire est, en vérité, de la plus haute importance.

LE ROI

En supposant qu'une mère qui demande quelques minutes d'entretien à son fils ait besoin de pardon, madame, vous obtiendrez facilement le mien ; car j'étais résolu à rester ici pour moi, quand même je n'y fusse pas reste avec vous et pour vous.

ANNE

Vous restez ici?

LE ROI

Oui, j'y ai donné rendez-vous à quelqu'un ; mais que cela ne vous gène aucunement : la personne est tout à mes ordres, et attendra votre bon plaisir.

ANNE

Je vous croyais trop galant pour faire attendre une jolie Comme, Louis.

LE ROI

Je ferais attendre toutes les femmes de ce monde, les plus belles comme les plus puissantes, ma mère, du moment qu'il s'agit pour moi de rester près de vous; mais je n'ai pas même ce mérite: la personne que j'attends n'est point une femme.

Ce n'est point une femme qui va venir? Mais qui est-ce donc, que vous avez renoncé à suivre la chasse pour l'attendre ?

LE ROI

N'avez-vous point entendu, madame, ce que disait d'Anjou de certain démon familier qui me rend le bon office de me répéter tout ce qui se dit, se fait et même se pense autour de moi ?

ANNE

Et depuis quand ce bon génie est-il près de vous, mon fils?

LE ROI

Oh ! par malheur, depuis bien peu de temps, madame ; depuis ce matin, à onze heures.

ANNE

Mais, à onze heures, vous étiez rentré au château de Vincennes.

LE ROI

Aussi est-ce depuis ma rentrée au château, madame, que j'ai eu le bonheur de le voir.

ANNE

Impossible! depuis onze heures jusqu'au moment où nous sommes, c'e^t-à-dire deux heures de l'après-midi, aucune personne étrangère n'est arrivée jusqu'à vous.

LE ROI, souriant.

Pour être si sûre de ce que vous avancez, madame, vous avez donc aussi un démon familier qui vous rend compte de mes actions?

ANNE, sans répondre.

Et cet inconnu... car c'est un inconnu, sans doute?

LE ROI

Pour tout le monde, excepté pour moi.

ANNE

Et cet inconnu est déjà retourné d'où il était venu?

11 i THÉÂTRE COMPLET D'ALEX. DUMAS

LE ROI

Non, madame, à partir d'aujourd'hui, il reste où je suis.

ANNE

Et quelle place occupera-t-il à la cour?

LE ROI

Aucune qui soit remplie, madame : celle de mon ami.

ANNE

C'est un gentilhomme, je présume?

LE ROI

Peu importe, madame! il n'a la prétention ni d'être présenté, ni de monter dans mes carrosses.

ANNE

Prenez garde! vous allez soulever hien des susceptibilités, donner lieu à bien des réclamations !

LE ROI

Quelles susceptibilités peut soulever un homme qui désire rester invisible? A quelles réclamations peut donner lieu un inconnu dont la première condition de dévouement est qu'on ne lui oifrira jamais ni place, ni honneurs, ni argent?

ANNE

Mais, enfin, où demeurera cet homme?

LE ROI

Hors du palais; il déteste la cour.

ANNE

Louis, vous saurez cela plus tard, tout dévouement se paye, et le plus dé- intéressé en apparence finit souvent par être le plus cher en réalité.

LE ROI

Je suis sûr du peu d'exigence de celui-là.

ANNE

Et, sans doute, vous êtes aussi sûr de sa véracité?

LE ROI

J'ai des preuves irrécusables de l'un et de l'autre, madame.

ANNE

Triiez, Louis, je suis vraiment folle de me prêter à une plaisanterie faite, sans doute, pour amuser un éceivelé cou. me d'Anjou, une coquette comme mademoiselle de Mancini cl un niais comme Dangeau...

LE ROI

Pardon, madame, mais veuillez croire, je vous prie, que

rien n'est plus réel que ce que j'ai l'honneur de vous dire en ce moment.

En vérité, vous affirmez cela d'un ton...

LE ROI

Du ton de la vérité, oui, madame.

ANNE

Et, depuis ce matin que cet officieux ami est près de vous, il vous a déjà sans doute, révélé force secrets?

LE ROI

Un seul, madame, mais assez important pour qu'il ait attiré toute mon attention.

ANNE

Vraiment?

LE ROI, prenant le bras de sa mère et le passant sous le sien.

Oui, et la découverte de ce secret a doublé, si c'est possible, mon respect, mon affection et ma reconnaissance pour vous, ma bonne mère !

ANNE

En quoi ?

LE ROI

En ce qu'il m'a prouvé qu'en mon absence comme en ma présence, de loin comme de près, vous n'êtes occupée que de mon bonheur.

ANNE

N'est-ce point le premier devoir d'une mère de s'occuper du bonheur de son fils?

Aussi suis-je heureux que vous m'ayez fourni l'occasion

le vous remercier comme je le fais, loin de l'étiquette, seul

j. seul, votre bras appuyé sur le mien, et dans une intimité

i rare entre ces pauvres déshérités d'amour qu'on appelle

îcs rois de la terre.

ANNE

Vous me remerciez, Louis, et je cherche en quoi j'ai mérité ce remerciment.

LE ROI

Voyons, avouez-le franchement, ma bonne mère, il y a une chose qui vous préoccupe en ce moment, et c'était pour vous expliquer de cette chose avec moi que vous m'avez demandé cet entretien.

ANNE

De quelle chose voulez-vous parler?

LE ROI

De certain sentiment que vous craignez de voir devenir trop tendre...

ANNE

Vous avez raison; seulement, je ne crains pas de le voir devenir trop tendre, je crains de le voir devenir trop sérieux.

LE ROI

Soit; mais, enfin, je ne me suis pas trompé.

Non. Eh hien?

LE ROI

lih bien, n'est-ce pas dans cette préoccupation, qui indique, à tout prendre, votre profonde tendresse pour moi, et votre suprême sollicitude pour ma renommée, que vous avez eu l'idée d'inviter voire belle-sœur madame Christine de Savoie à venir en France, sous le simple prétexte d'une de ces visites que l'on se rend entre proches, et surtout à amener avec elle la princesse Marguerite, afin que le charme de ses yeux noirs pût combattre la désastreuse influence des yeux bleus de mademoiselle de Mancini?

ANNE

Comment! vous savez?...

LE ROI

Je sais, madame, que la princesse Marguerite est la digne petite-fille du roi Henri IV : pieuse, bienfaisante, éclairée; en outre, une charmante personne aux grand.-- /eux mélancoliques, au nez droit, aux dents blanches, au teint un peu olivâtre peut-ëlrc pour nous autres princes de race blonde... Ton les choses, d'ailleurs, dont je pourrai juger au retour de la chasse.

ANNE

Au retour de la chasse ?

LE ROI

Mais oui ! Ne savez-vous point que madame Christine, accompagnée de la princesse Marguerite et d'une seule demoiselle d'honneur, est arrivée, il y a une heure à peine, au château, sous le nom de la comtesse de Vcrceil? Oh ! mais, en vérité, madame, je suis trop heureux d'être si bien rense

gné, que ce soit moi qui vous apprenne la première nouvelle d'une arrivée que vous attendiez avec tant d'impatience !

ANNE

La régente et sa fille arrivées, sans que je le sache, après les ordres que j'ai donnés? Impossible ! et sur ce point, mon fils, j'ai bien peur que votre agent secret ne soit en défaut.

LE ROI

Eh! tenez, madame, voici Beringhen qui vous cherche pour vous confirmer, sans doute, ce que j'ai eu l'honneur de vous dire. — Venez, monsieur de Beringhen ! venez ! Vous cherchez la reine? La voici.

(Il fait qnelqnes pas eu arrière.) ANNE, à part.

Ah! ton agent secret ! oui, il existe réellement; oui, il est bien renseigné; mais je le connais, va !

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