SCÈNE IY Les Mêmes, BERINGHEN
BERINGHEN
Deux dames qui se disent appelées en France par Votre Majesté viennent d'arriver au château. La plus âgée des deux se fait appeler la comtesse de Verceil.
ANNE
Qui donc a apporté cette nouvelle ?
BERINGHEN
Un piqueur expédié par le maître des cérémonies, M. de Montglat. Tenez, madame, c'est le même qu'interroge en ce moment M. de Mazarin.
ANNE
Qu'il reparte à l'instant avec l'ordre de faire conduire ces deux dames dans l'appartement que vous avez vous-même désigné au tapissier ce matin, et qui communique avec ma chambre. Dans un quart d'heure, je serai à Vincennes. Attendez-moi pour m'y ramener, (a Mazarin.) Venez, monsieur le cardinal !
ANNE D'AUTRICHE, MAZARIN, LE ROI, au fond; BER1XGIIEX, donnant au FlQUEUR l'ordre de retourner au château.
MAZARIN
Il paraît, madame, que nos doux voyazouses sont arrivées.
ANNE
Oui. (Montrant le Roi.) Vous lui avez tout dit, monsieur !
MAZARIN
D'abord, Mazesté, ze ne dis zamais tout.
ANNE
Et, cependant, il n'ignore rien.
MAZARIN
Ze vous zoure, madame, que ze ne sais point de qui vous voulez parler.
ANNE
Je veux parler du roi, monsieur, et je vous répète qu'il fais tout !
MAZARIN
Qu'appelez- vous tout savoir, cère Mazesté?
ANNE
11 sait que je me défie de son nouvel amour; il sait mon projet d'union entre lui et la princesse Marguerite; il sait, enfin, ce que je ne savais pas moi-même, c'est que les deux princesses sont arrivées.
MAZARIN
I'eccato! il sait tout cela, Mazesté ! Et qui a pou le loui dire?"
ANNE
Alors, monsieur le cardinal, pardonnez-moi cette mauvaise pensée si elle est fausse, mais je me suis imaginé que, comme vous étiez plus intéressé que personne à ce que le mariage ne se fit point, c'était vous qui, pour le faire manquer, aviez tout dit au roi !
MAZARIN
PIous intéressé que personne?... Ze ne comprends pas Votre Mazeslé.
ANNE
Sans doute! le roi...
MAZARIN
Le roi ?
ANNE
Le roi n'aime-t-il pas votre nièce?
MAZARIN
Vous croyez? Oh !...
ANNE
Je vous en apprends la nouvelle, n'est-ce pas, monsieur le cardinal ?
Vous savez que c'est l'habi tonde de Sa Mazeslé d'aimer dans ma famille, et que ces amours-là sont sans importance.
ANNB.
Oui, je sais cela; mais, si son nouvel amour devenait plus sérieux que l'autre? s'il voulait faire pour Marie de Mancini ce qu'il n'a pas eu le courage de faire pour Olympe?
MAZARIN
Eh bien, on marierait la petite avec quelque prince dou sang de France ou de Savoie, comme on a dézà marié trois de ses sours.
ANNE
Mariez-la à qui vous voudrez, monsieur le cardinal; mais il y a une chose que je vous garantis, c'est que vous ne la marierez pas au roi !
MAZARIN
Eh! buon Dio ! qui pense à oune pareille énormité? Le roi, peut-être, mais pas moi, à coup soùr !
ANNE
Écoutez, monsieur; je ne crois pas le roi capable d'une pareille lâcheté; mais, s'il était possible qu'il en eût la pensée, je vous préviens que toute la France se révolterait contre lui et contre vous, que je me mettrais de ma personne à la tête de la révolte, et que, s'il le fallait, j'y engagerais mon second fils. Adieu, monsieur ! — Venez, Beringhen.
(Elle sort.)