SCÈNE VI
MAZARIN, LE ROI, an fond.
LE ROI, a lui-même.
Bon ! il paraît que la nouvelle a produit son effet.
MAZARIN, à part.
Ah ! vous vous mettriez à la tète de la révolte, et vous y engazeriez votre second fils!... Cela n'empêce pas que, si le roi voulait assoloumenl être le nevou de monsou de Mazarin, il ferait de sa maman, de la révolte et de monsou le douque d'Anzou ce qu'il a fait dou parlement ce matin ; et, quant à moi, comme ze souis son souzct, s'il me disait: « Mon cer cardinale, ze voux épouser votre nièce, » ze ne pourrais pas Joui désobéir en la loui refousant, à ce cer roi! LE ROI, descendant ia scène.
Ah! mon Dieu! qu'a donc ma mère, mon cher cardinal? Elle regagne sa voiture toute grondante comme une tempête!
MAZARIN
Eh ! sire, qui sait zamais ce qu'a oune femme, sourtout quand cette femme elle est reine?
LE ROI
Ce n'est point contre moi qu'elle est fâchée, je l'espère, n'est-ce pas, monsieur de Mazarin?
MAZARIN
Non.
LE ROI
Au reste, comme j'ai quelque chose à demander, c'est vrai, mais point à elle, peu m'importe sa bonne ou sa mauvaise humeur.
MAZARIN, caressant.
Vous avez quelque çose à demander à quelqu'oun, mon cer roi ?
LE ROI
Oui.
MAZARIN
A qui?
la ko..
A vous.
MAZARIN
Demande, mon cer enfant! demande !... Oh! pardon, pardon, sire! voilà que ze parle à Votre Mazesté comme dou temps où la reine mère était rézente, et où le roi Louis était oun petit garçon pas plous haut que cela.
LE ROI
Eh! n'avez-vous pas toujours le droit de me parler ainsi, mon cher cardinal? Qui m'a élevé? Vous! Qui m'a suivi dans l'exil? Vous! Qui m'a défendu ? Vous!... Si je suis roi de France, enfin, n'est-ce point par vous que je le suis, et si, après Dieu, je dois mon royaume à quelqu'un, n'est-ce point à vous que je le dois ?
MAZARIN
Ëtes-vous bien convaincou de ce que vous me dites là, mon cer Louis?
LE ROI
Mais c'est de l'histoire, monsieur de Mazarin !
MAZARIN
Oh! l'histoire! elle est parfois si mentouse!... Et vous m'annonciez donc, mon cer enfant, que vous aviez quelque çose à me demander. Voyons, quoi? Dite*.
LE ROI
Oui; mais, avant de vous faire cette demande, je veux vous adresser une question.
MAZARIN
Laquelle?
LE ROI
Êtes-vous dans un moment de bonne humeur, mon cher cardinal?
MAZARIN
Auzourd'houi?
LE ROI
Oui, aujourd'hui.
MAZARIN
Auzourd'houi, ze souis d'oune houmour çarmante!
(Il sturit tendrement au Roi, qui passe son bras sous le bras de Mazarin. Contre-partie de la scène avec Anne d'Autriche.
LE ROI
Eh bien, mon cher cardinal, j'ai besoin d'argent.
MAZARIN, se redressant.
D'arzent?
LE ROI
Oui, d'argent.
Pardon, sire, z'espérais avoir mal entendou... D'arzent! et pour quoi faire voulez-vous de l'arzent ?
LE ROI
Mais pour donner des bals, des fêtes, des spectacles; pour m'amuser, enfin.
MAZARIN
Vous amouzer, sire! Est-ce que vous croyez qu'on est roi pour s'amouzer?
LE ROI
Mon cher cardinal, on est roi pour s'amuser ou pour régner : or, du moment que c'est vous et ma mère qui régnez, il faut que je m'amuse, moi, ou sinon, prenez garde ! je m'apercevrai que je ne règne pas !
MAZARIN, à part.
Ouais ! que dit-il donc là ?
LE roi.
Voilà pourquoi je demande de l'argent.
MAZARIN
De l'arzent! de l'arzent! on dirait, ma parole d'Iionnour! que le vocaboulaire royal se compose de ces doux mots-là : De l'arzent! La reine elle en demande avec sa voix aigre : « De l'arzent, monsou le cardinal ! » Monsou d'Anzou il en demande avec sa voix douce : « Monsou le cardinal, de l'arzent! » Le roi il en demande... Ma, sire, il n'y en a plous, d'arzent! Z'ai mis tout ce que nous en avions à celte fète; ze viens d'en faire le calcoul avec le mazordome, elle coûte cinq cents pistoles !
LE ROI
Eh bien, alors, mon cher monsieur de Mazarin, comme je m'ennuie beaucoup, et qu'il n'y a point d'argent, à ce qu'il parait...
MAZARIN
Il n'y en a pas, non, sire!
LE ROI
Il faudra donc que, pour me distraire, je me mêle des aiïaires d'Ktat... Ce n'est point amusant, mais, enfin, c'est toujours un»' distraction* Vous direz donc, demain, je vou» prie, à H. Fouquet, à M. Lyonnc et à M. le Tellier de venir
travailler avec moi, au lieu d'aller travailler avec vous; vous vous reposerez pendant ce ten:ps-là, vous, mon cher cardinal. Après trente ans de votre vie consacrés à la France, vous devez, certes, avoir autant besoin de repos qu'après sis ans d'inaction, moi, je dois avoir besoin de travail. MAZAR1N, se grattant l'oreille.
Et il vous faudrait beaucoup d'arzent, mon cer roi?
LE ROI
Non.
MAZARIN
Oh! alors, si c'est oune petite somme, il y a moyen de s'entendre.
LE ROI
Une petite somme... pour un roi, surtout quand ce roi voit autour de lui des ministres si riches!
MAZARIN
Oh! oui, monsou Fouquet... C'est oun scandale !... Ma voyons le ciffre de la somme... Vous comprenez, tout dépend dou ciffre.
Mais je crois qu'avec un million...
MAZARIN, bondissant.
Oun million?
LE ROI
Oui, je passerais la saison des chasses^
MAZARIN
Oun million, mon cer Zézou !
LE ROI
Trouvez-vous que ce soit trop peu pour un roi de France?
MAZARIN
Oun million, mon cer enfant! et où voulez-vous que ze prenne oun million ?
LE ROI
Mais il me semblait, monsieur, que, du moment que j'avais fait enregistrer les édits du parlement...
MAZARIN
Eh ! sire, avant qu'ils soient promoulgués, poubliés, mis à essécoution, et, par conséquent, avant que l'arzent il rentre, il se passera plous d'oui) an, pions de doux ans; il ne rentrera peut-éue même zamais, ce coquin d'arzent! Le malUqur
roux peuple il est si misérable, si rouiné, pauvre peuple !... Ah !
Eh bien, mon cher cardinal, en attendant que l'argent rentre, ne pourriez-vous pas me prêter ce million, vous?
MAZARIN
Madonna !
LE ROI
Vous le reprendrez sur les premiers impôts qui seront verses au Trésor.
MAZARIN
Moi, sire, moi, vous prêter oun million?
LE ROI
Mais oui; rien ne vous est plus facile.
MAZARIN
Buon Dio ! et où voulez-vous que ze le prenne, ce million?
LE ROI
Mais, par exemple, attendez, mon cher cardinal... tenez, sur les trois millions neuf cent mille livres de Lyon... ou sur les sept millions de Bordeaux... ou bien encore sur les quatre millions de Madrid...
MAZARIN
Zézou !
LE ROI
Ou bien, si vous hésitez à retirer de l'arpent avantageusement placé, ce qui est concevable, empruntez la somme que je vous demande sur vos neuf millions de propriétés; je payerai les intérêts au denier dix.
Ze souis volé, trahi, rouiné !
LE ROI
Ou bien ne pourriez-vous pas encore distraire ce million de vos sept millions de rentrées générales? Que sais-je, moi? Enfin, il me semble, mon cher cardinal, qu'un ministre qui possède, tant en argent qu'en propriétés cl en billets de caisse, trente-neuf millions deux cent soixante mille livres peut bien prêter cent mille pistoles à son roi.
MAZARIN
Ma qui vous a dit... qui a pou vous dire ?...
LE ROI
La même personne qui m'a appris le voyage en France de madame Christine et de la princesse Marguerite : mon agent secret !
MAZAR1N.
Mais c'est que c'est le ciffïe essact !
LE ROI
Mon agent secret est incapable de se tromper d'un denier.
MAZARIN
Et quand vous faut-il ce million, sire?
LE ROI
Ce soir, mon cher cardinal.
MAZARIN
Mais que voulez-vous donc faire d'oun million ?
Écoutez... je vais vous dire cela, à vous, parce que, pour vous à qui je dois tant, je n'ai pas de secrets; je suis amoureux !
MAZARIN
Vous êtes amouroux !
LE ROI
Et je veux absolument plaire à la femme que j'aime.
MAZARIN
Vous voulez assoloument loui plaire?
LE ROI
Oui.
MAZARIN
Oh ! ou il roi si çarmant que vous êtes n'a pas besoin d'oun million pour rendre oune femme folle de loui.
LE ROI
N'importe, mon cher cardinal, un million dépensé en fêtes dont elle sera la reine ne gâtera rien, j'en suis sûr.
MAZARIN
Dont elle sera la reine ? Ah ! vous voulez, mon cer roi, que celle que vous aimez soit la reine?...
LE ROI
De mes fêtes, mon cher cardinal, en attendant peut-être qu'elle soit la reine du royaume.
MAZARIN
Pouisque vous donnez de si bonnes raisons, on fera son
possible; on hâtera la rentrée des impôts; on poursouivra les contribouables.
le roi.
Et j'aurai le million ce soir?
MAZARIK.
Comment! ce soir?
le noi.
Mon cher cardinal, mon amour est si grand, qu'il n'admet aucun retard.
MAZAP.IN.
Ah! si votre amour est si grand, c'est autre çosc... Eh bien...
LE ROI
Eh bien ?
MÀZARIN, avec nn sonpir.
On tàcera de vous le donner, ce malhouroux million !
LE ROI
En vérité, vous êtes un homme charmant, mon cher cardinal !
(Il remonte vers le fond da théâtre.) MAZARIN.
Le roi s'en va ?
LE ROI
Oui ; tenez, on sonne I'halali à cent pas d'ici, et je vais rejoindre la chasse. A ce soir !