‹ Théatre [sic] complet de Alex. Dumas (volume 4)Chapitre 53 sur 151 · SCÈNE IX LE ROI, MARIE DE MANCINI · texte numérisé non relu

SCÈNE IX LE ROI, MARIE DE MANCINI

Ils entrent appuyés au bras l'un de l'autre. MARIE.

J'espère, sire, que l'on ne saurait rencontrer un cerf meilleur courtisan que le nôtre : il voit que le roi ne veut, pas se donner la peine de courre la chasse, et il revient poliment mourir à son lancer... Ah ! les animaux, donnent parfois aux hommes de bien mauvais exemples.

LE ROI

Vous trouvez? C'est possible... Mais laissons là cerfs, chiens et chasseurs, cors et fanfares... Venez de ce côté, Marie] j'ai besoin d'être seul un instant avec vous, d'entendre votre douce voix isolée des autres voix, de voir votre charmant visage dans un miroir qui ne reflète que lui ! Vous êtes comme ces bonnes fées qui, d'un coup de leur baguette d'or, chassent les spectres, et font disparaître les mauvais génies.

(Le vent commence à siffler, et le temps à s'obscurcir.)

MARIE

Oh ! sire, la belle place que Votre Majesté me donne auprès du roi !

LE ROI

Marie, en connailriez-vous une plus douce que celle d'une femme qui ferait oublier à un roi les préoccupations de la

royauté?

Mais, avant toute chose, il faudrait que cette femme fût aimée, et surtout fût certaine de l'être.

LE ROI

Et quelle chose devrait donc faire ce prince pour lui prouver son amour?

MAKlli.

Une des premières serait, quand elle est à la chasse, it

suivre la chasse, au lieu de l'envoyer à l'autre bout de la forêt, pour rester seul... Dans quel but? Dieu le sait!

LE ROI

Aurais'je ce grand bonheur, par hasard, que vous fussiez jalouse, chère Marie?

MARIE

Si c'était un grand bonheur pour vous, sire, ce serait un grand malheur pour moi !

LE ROI

Pourquoi cola? et comment mon bonheur, à moi, pourrait-il faire votre malheur, à vous? Vous êtes toujours à me parler de mon pouvoir, de mon sceptre, de ma couronne, ïléias! la seule couronne vraiment royale qi:e Dieu mette au front de ses élus, c'est celle de l'amour; toutes les autres rident ou brûlent les fronts qui les portent : celle-là seule les éclaire et les rajeunit!

MARIE

Eh bien, sire, qui vous dit que, si vous demandiez franchement, et à haute voix, cotte couronne à la femme qui peut vous la donner, qui vous dit qu'elle vous la refuserait?

Oui, mais qui me dit aussi que ce serait bien véritablement à l'amant, et non pas au roi, que celte couronne serait donnée? (La pluie tombe; le Roi, abritant Marie avec son chapeau, la conduit sous le chêne de saint Louis. Les autres Chasseurs reparaissent au fond ; mais, apercevant le Roi et Marie, ils n'osent regagner les chevaux et les voitares, et se groupent peu à peu pendant tout le reste de la scène.) Qui me dit qu'un amour ambitieux ne sacrifiera point quelque amour tendre, caché, obscur, plus enviable dans son obscurité, dans son mystère, dans sa tendresse, que celui qui se produira au grand jour ? Il y a des moments où, au lieu d'être né sur le trône, je voudrais être né le dernier de mes sujets; car, alors, si une jeune et belle bouche comme la vôtre me disait : « Louis, je t'aime! » ah! je serais bien sûr d'être aimé !

MARIE

Eh! croyez-vous donc, sire, que la femme qui vous aimera ne sera point, de son côté, tourmentée des mêmes craintes qui vous tourmentent? Si vous étiez le dernier de vos sujets, si vous étiez malheureux, si vous étiez pauvre, celle qui s'offrirait à partager votre pauvreté et votre malheur saurait que

son dévouement peut être récompensé; qu'elle a l'espoir et le droit d'être aimée; qu'un ministre ne viendra pas crier: «Sire, a raison d'État ! » qu'une mère ne viendra pas dire: « Mon fils, l'orgueil du sang !... » Aimer un homme ordinaire, sire, c'est être la compagne de toute sa vie; aimer un roi, c'est être la maltresse d'un jour, la fantaisie d une heure, le caprice d'un moment; c'est faire ce que nous faisons tous deux, ici, sous ce chêne que la foudre peut frapper; c'est oublier le temps qui s'assombrit, le tonnerre qui gronde, la pluie qui tombe, pour jouir d'un bonheur qui ne durera peut-être que ce que dure cet éclair qui passe!... Oh! la femme qui se sentirait disposée à aimer un roi, un roi jeune, beau, puissant comme vous; cette femme, si elle avait une lueur de raison dans l'esprit, une apparence de dignité dans rame, cette femme devrait, plutôt que de laisser grandir son amour, plutôt que de se laisser dominer par lui, l'aller chercher au plus profond de son cœur, et l'y étouffer impitoyablement de ses deux mains !...

(Mazarin apparaît dans la grotte, et écoute.) LE ROI.

Et qui vous dit, Marie, que, si le roi était sûr de cet amour, il lui importerait en quelque chose que la femme qui le lui apporte ne fût pas une princesse, une fille de roi, une sœur de reine? Est-il absolument nécessaire, pour maintenir la grandeur d'un État, pour sauvegarder la dignité de la couronne, que le cœur se sacrifie éternellement aux exigences de la politique? Qu'importe à la prospérité de la France que j'épouse quelque pauvre princesse de Savoie, de Portugal, d'Allemagne, ou la femme que j'aime? que je sois malheureux dans ma majesté ou heureux dans mon amour?... Écoutez bien ceci, Marie. Je suis roi, résolument décidé à dire, à quiconque tentera désormais d'entraver mes desseins, ce que j'ai dit ce matin au parlement: « Je veux! » Je suis roi, dis-jc, et ministre, mère, France, Europe, plieront devant ma volonté immuable et souveraine!... Oh! que l'on m'aime, que l'on m'aime seulement! que je sente i|ue cet amour est puissant, profond, éternel; que la femme qui m'aimera d'un amour égal au mien soit pure, jeune, belle; que cette femme soit comme vous, enfin, Marie, et je dirai à cette femme : « Voilà mon cœur ! » et je dirai à la France: « Voilà voire reine! »

MARIE

Oh! sire! sire! si l'on croyait à une pareille promesse, ce serait à rendre folle la femme qui vous aimerait? Mais non, non! Madame de Fontenac vous a aimé!

LE ROI

Elle avait un mari!

MARIE

Ma sœur Olympe vous a aimé !

J'étais un enfant!

MARIE

Mademoiselle de la Motte vous a aimé !

LE ROI

Je ne l'aimais pas!

MARIE

Mais moi, mais moi, sire... Oh! mon Dieu! mon Dieu !

LE ROI

Vous, Marie ! vous, c'est autre chose ! (Éclat de tonnerre.) Vous, je vous aime!

(Il tombe à genoux.)

MARIE, avec joie, et comme éblouie.

Ah!... (Revenant à elle, et regardant vers le fond.) Sire, au nom du ciel, relevez-vous! taisez-vous! on nous regarde, on nous écoute, on nous entend !

LE ROI

Eh! qu'importe! prenez mon bras, Marie, et relevez la tète!

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