MAZARIN, MARIE
MARIE, de la porte.
Peut-on entier, mon cher oncle?
MAZARIN
Ze crois bien! oun rayon de soleil après le nouaze!... Entre, ma petite Marie! entre!
MARIE
Oh ! comme vous êtes bon pour moi, ce soir, mon cher oncle !
MAZARIN
Sais-tou oune çose, Marie ? c'est que, de toutes mes nièces, — et, Diou merci ! ze n'en manque pas ! — c'est que, de toutes mes nièces, tou es celle que z'aime le mioux.
MARIE
Vraiment, mon oncle?... Mais pourquoi m'avoir cache ce secret-là pendant dix-sept ans?
MAZARIN
Ze ne voulais pas faire de zalouses.
MARIE
Eli bien, mon oncle, moi, je devinais cette tendresse, si bien cachée qu'elle fût, et je vous aimais, de mon côté, comme si vous m'eussiez fait part de la préférence.
Et pouis ze ne voulais pas te donner trop d'orgouil, en te laissant voir tout le bien que ze pensais de toi. Yois-tou, petite, l'orgouil il est oun pécé mortel! aussi ze me disais touzours en regardant tes sours grandir, flourir : « Faites les coquettes; c'est ma petite Marie qui sera l'honnour et la gloire de la maison ! »
MARIE
Et vous croyez que l'heure de la prédiction est arrivée, mou oncle?
MAZARIN
Zc crois qu'elle approce! Ce matin encore, ze parlais de
toi avec Bevnouin, et ze loui disais : « Les autres, elles ont épousé des comtes, des douques, des princes dou sang, et ze ne serai content que quand ze l'aurai mariée à oun roi. »
MARIE
A un roi ?
MAZARIN
Oui... Ze ne sais pas auquel encore; ma ze ne serai content, ze te le répète, que quand ze t'aurai mariée à oun roi.
MARIE
Savez-vous que votre prévention en ma faveur vous rend bien ambitieux, mon oncle?
MAZARIN
Pourquoi ?N'es-tou pas belle comme oune princesse royale? et, s'il y avait autour de ce cou-là oun collier de diamants, à ces oreilles-là des pendeloques de diamants, et sour ce frontlà oun diadème de diamants, n'aurais-tou pas bien autrement l'air d'oune reine que cette petite perrouce de Savoie que l'on vout faire épouser au roi Louis XIV?
MARIE
Oui, mon oncle, s'il y avait!... Mais à ce cou, à ces oreilles, à ce front, il n'y a que les simples grâces dont la nature le.; a parés; grâces que mon oncle, dans sa prévention en ma faveur, a toujours trouvées suffisantes.
MAZARIN
Eh bien, mademoiselle de Mancini, ze vais vous prouver, moi, que vous êtes oune ingrate... (Appelant.) Bernouin ! Bevnouin !
BERNOUIN, paraissant.
Monseigneur !
MAZARIN
Donne-moi la petite cassette que ze t'ai çarzé d'apporter de Paris, et que ze destinais... A qui la destinais-ze, Bernouin?
BERNOUIN
A mademoiselle Marie de Mancini.
MAZARIN
Va, Bernouin ! va ! (Bernouin sort.) La ! tou vois, ze ne le loui fais pas dire. Ce cer Bernouin! il trahit ma faiblesse, ma c'est à oune bonne intention.
BERNOUIN, entrant avec la cassette.
Voici, monseigneur.
MAZAR1N, la tenant dans ses mains.
Tou sais, ma petite Marie, 2'ai touzours aimé les pierres préciouses, ma particoulièrement ze préfère le diamant; c'est la pierre la plous cère et la plous rare, la soûle où il y ait véritablement oun rayon de soleil, (n tire les diamants de la cassette.) Ces diamants, c'est mon soleil, à moi, pauvre forçat de la politique qui, depoiiis seize ans, traîne à mazambeoun royaume pour boulet! Ces diamants, souvent, le soir, quand la zournée a été roude, ou, le matin, quand la nouit elle a été mauvaise, eh bien, ze me les fais apporter dans mon lit; ze les éparpille sour la courte-pointe de velours; ze les regarde, ze les frotte, ze les brosse, et ils me rézouissent la voue et le cour !... Eh bien, ces diamants, çaque fois que ze les vois, ze me dis : « Ces diamants-là, ils seront, un zour, pour ma petite Marie! »
MARIE
Vraiment, mon oncle, vous vous dites cela?
MAZARIN
Oui, et tou les aurais dézà, si cela ne me faisait pas tant de peine de m'en séparer.
MARIE
Ce qui veut dire que vous aimez encore mieux vos diamants que moi?
MAZARIN
Oh!
Voyons, avouez-le.
MARIE
MAZARIN
Ma non, pouisque, auzourd'houi, pour que tou sois plous belle que celte pi Lite Savoyarde qui nous arrive de Taurin, de Çambéry, ze ne sais d'où! pouisque, auzourd'houi... Ma tou me promets d'être plous belle qu'elle, n'est-ce pas?
MARIE
Oh! je vous jure, mon oncle, que j'y ferai mon possible, et que, si je n'y réussis point, il n'y aura pas de ma faute.
MAZARIN
Eh bien, ces diamants, que ze n'ai zamais confiés qu'à Bernouin, auzourd'houi... ces diamants, qui valent cent mille écous, pour que tou te fasses belle, plous belle que la princesse Marguerite... eh bien, ze... auzourd'houi, ze... ze
te les... Ma petite Marie, auzourd'houi... aies-en bien soin sourtout!... ze te les prête !
(Il sort.)