LE ROI, MOLIÈRE
MOLIÈRE
Le roi me fait la faveur de me demander ?
LE ROI
Qui vous dit que c'est une faveur, monsieur, et que je ne vous appelle pas, au contraire, pour me plaindre de vous?
MOLIERE
Ce serait encore une faveur, sire, puisque votre présence royale permettrait à l'accusé de se justifier de vive voix. Mais je suis si sûr de mon amour et de mon dévouement pour Votre Majesté, que je me présente hardiment devant elle, et avec cette certitude, qu'il est impossible que je l'aie offensée.
LE ROI
Monsienr Molière, vous protégez M. de Condé, à ce qu'il parait?
Oh ! sire, le premier prince du sang après M- le duc d'Anjou, protégé par Mascarille!
LE ROI
Vous le protégez, monsieur, puisque, aujourd'hui même, vous disiez à Guénaud partant pour Bruxelles que, si vous l'osiez, vous me parleriez directement, à moi, du désir de M. le Prince de rentrer en France.
MOLIÈRE
Permettez-moi de féliciter Votre Majesté sur la fidélité des rapports qui lui sont faits. (Souriant.) 11 parait que son agent est en campagne.
LE ROI
Oui, monsieur, et, malgré la fidélité de ses rapports, j'ai douté un instant du sien à votre endroit.
MOLIÈRE
Pourquoi, sire? Votre Majesté m'a demandé un moyen* de savoir la vérité; je lui en ai indiqué un. Si le roi ne savait pas la vérité, mon moyen serait mauvais.
LE ROI
Oui ; mais je croyais qu'en votre qualité de poëte et de comédien, vous abandonniez la politique à ceux qui ont le malheur d'être obligés d'en faire, et que vous ne vous occupiez que de théâtre.
MOLIÈRE
Eh ! justement, sire ! Le roi sait que la Fronde est une comédie à travestissements, une pièce de cape et d'épée, une intrigue à l'espagnole : en ma qualité de comédien, j'ai pris un rôle dans cette comédie, voilà tout.
Oui; mais, par bonheur, la comédie touche à son dénoûment... Voyons, monsieur Molière, à votre avis, quoi doit être ce dénoûment? Vous ne récuserez pas votre compétence en pareille matière, je présume.
MOLIÈRE
Du moment que le roi avoue lui-même que la Fronde est une comédie, le dénoûment en doit être heureux.
LE ROI
Ainsi, à votre avis, M. de Condé?...
MOLIÈRE
Que le roi réfléchisse qu'il daigne me demander mon avis.
LE ROI
Je vous le demande, monsieur Molière,
MOLIÈRE
Eh bien, sire, à mon avis, M. de Condé devrait rentrer en France sans qu'il le demandât ; à plus forte raison lorsqu'il le demande.
LE ROI
Et que ferait M. de Condé en France?
MOLIÈRE
Ce qu'il a déjà fait : il gagnerait des batailles à Votre Majesté.
LE ROI
Vous oubliez, monsieur Molière, qu'il en a gagné aussi contre moi.
Rendez à M. de Condé la place qu'il doit occuper près de vous, sire, et lui-même déchirera du livre de sa vie la page où ces victoires fatales sont écrites.
LE ROI
Monsieur Molière! monsieur Molière! vous êtes, je le sais, des bons amis de M. le prince de Condé.
MOLIÈRE
Oui, sire, mais je suis, en même temps, des plus fidèles sujets du roi Louis XIV.
LE ROI
Et quel besoin ai-je de M. de Condé en France? Vous voyez que l'on s'y passe très-bien de lui.
MOLIÈRE
Oui, sire, parce que les nations sont oublieuses; mais, quand les nations oublient, c'est aux rois de se souvenir ! Un roi ne se passe jamais d'un grand homme, sire : la majesté des rois se fait de la grandeur de ceux qui les entourent. Dieu me garde de vouloir abaisser M. de Mazarin dans votre esprit, sire ; le jour où il consentira à initier le roi aux mystères de sa politique, le roi reconnaîtra que c'est, non-seulement un habile ministre, mais encore et surtout ce que nous autres gens de théâtre appelons un adroit metteur en scène; cependant, s'il a l'esprit d'un ministre et l'adresse d'un metteur en scène, il n'a pas le génie d'un roi. Laissez-lui donc, sire, le soin des accessoires, des décors et des changements à vue; mais réservez-vous l'intrigue de la pièce, le droit de choisir les personnages qui doivent jouer les premiers rôles dans l'immense spectacle que vous êtes appelé à donner à l'uni-
vers. Je sais bien qu'au théâtre, dans les jours de détresse, et quand les grands acteurs sont absents, on remplace les premiers rôles par des doubles; mais, croyez-moi, sire, si bonne qu'elle soit, une pièce jouée par des doubles ne paraît jamais aux spectateurs qu'une plate et maussade parodie !
LE ROI
Monsieur Molière, c'est souvent une grande faute que de relever un ennemi à terre, et que de rendre leurs armes aux désarmés.
MOLIÈRE
C'est possible, sire; mais c'est une faute sublime, et ces fautes sont assez rares chez les rois pour que Dieu, qui les voit dans leur imprudence s'élever jusqu'à lui par le pardon, s'en étonne, mais ne les punisse pas !
LE ROI
Mon père Louis XIII n'a jamais pardonné, monsieur Molière, et ses contemporains l'ont appelé Louis le Juste.
MOLIÈRE
Oui, sire, parce qu'il y a des époques où la Providence, au lieu de sceptre, met une hache aux mains des rois; mais, par bonheur, les jours de Louis XI et de Richelieu, du connétable de Saint-Pol et du maréchal de Montmorency sont passés ! Qu'auriez-Tous à faire aujourd'hui des gibets du Plessisles-Tours et des échafauds de Lyon et de Toulou-e? Vous ouvrez une ère nouvelle; vous refaites une société; des débris du monde du passé, vous pétrissez le monde de l'avenir! Lorsque le père a détruit, il faut que le fils rebâtisse, c'est la loi; or, si l'on détruit avec la rigueur, sire, on ne rebâtit qu'avec la clémence. Heureux ceux qui sont appelés par la Providence à jouer ce rôle de régénérateurs des peuples et de rois des sociétés! Nous comptons un de ces hommes-là dans le monde antique : on l'appelle Auguste; on dans le monde moderne: on l'appelle Charlemagne; à huit cents ans de distante d'Auguste, Charlemagne est venu ; à huit rents ans do distance de Charlemagne, vous venez, sire! Auguste cl Charlemagne ont commence par la clémence : comme eux commencera Louis XIV, et bien lui fera la giàce peut-être de finir comme eux!
LE ROI
Monsieur Molière, je vous promets de parler de M. le Prince à ma mère et à M. de Mazarin.
MOLIÈRE
Oh ! sire ! ne soumettez pas de pareilles appréciations à la haine d'une ièninie et à la pusillanimité d'un ministre; la clémence est vertu royale : soyez clément par vous-même, puisque vous êtes roi.
LE ROI
Je suis roi, monsieur, c'est vrai; mais j'hésite, car je n'ai point encore fait acte de royauté.
MOLIÈRE
Jamais vous ne trouverez une plus belle occasion. Débutez par le pardon, sire, et le début sera digne du petit-fils d'Henri IV.
LE ROI, sonnant.
Vous le voulez, monsieur Molière?
MOLIÈRE, un papier, une plume à la main, et un genon en terre. Oui, sire, je le veux.
(Anne d'Autriche apparaît, et recule derrière la portière.) LE ROI, écrivant.
« Monsieur de Condé, rentrez en France aussitôt que votre santé vous le permettra; seulement, le plus tôt sera le mieux, car j'aurai grand plaisir à vous avoir près de moi. — Votre affectionné, Louis. » Tenez, monsieur Molière, remettez, de ma part et de la vôtre, cette lettre à M. de Condé, et soyez chez moi demain à mon lever.
Sire, vous n'êtes encore qu'un bon roi; marchez hardiment dans la voie où vous venez d'entrer, et vous serez un grand roi !
(I lsort.