SCÈNE XII
LE ROI, CHARLOTTE, à la fenêtre de la tourelle. CHARLOTTE, bas.
M. de Bcuchavannes !
LE ROI, se retournant.
Hein?
CHARLOTTE
Vous êtes là, n'est-ce pas ?
Oui... mais...
CHARLOTTE
C'est moi, Charlotte... Les princesses sont couchées; elles dorment, et me voici.
LE ROI, à part.
Oh! la demoiselle d'honneur de la régente ! je comprends; Bouchavannes a sa mère près de madame Christine, et il a passé trois mois à la cour de Savoie...
CHARLOTTE
Eh bien, est-ce que je ne puis pas descendre?
LE ROI
Si fait.
CHARLOTTE
Alors, vous êtes seul?
LE ROI
Parfaitement seul.
CHAIILOTTE.
Je descends.
LE ROI
Bon! je vais avoir des nouvelles fraîches de Turin.
CHAULOTTE, en scène.
Me vuilà.
Venez ici, dans l'ombre, Charlotte, afin qu'on ne nous voie point.
CHARLOTTE
Oh ! que je suis contente de pouvoir causer un instant en liberté avec vous!
LE ROI
Et moi, donc!
CHARLOTTE, lai donnant sa main à baser. Tenez.
LE ROI, à part.
Eh bien, mais les factions de nuit ne sont pas si désagréables que je l'avais cru jusqu'à présent.
CHARLOTTE
Imaginez-vous que j'ai craint un instant d'être obligée do repartir sans avoir pu vous parler.
LE ROI
Et pourquoi cela ?
CHARLOTTE
Mais parce que vous entendez bien que nous n'allons pas rester à Vincennes, n'est-ce pas?
LE ROI
Je ne comprends pas.
CHARLOTTE
Comment, vous ne comprenez pas ? Mais vous devez bien penser que nous avons fait un voyage inutile.
Ah! oui, le roi...
CHARLOTTE
Le roi est amoureux fou de mademoiselle de Mancini, voilà! Vous savez qu'il est sérieusement question de mariage?
LE ROI
Bah?
CHARLOTTE
Oh! la reine mère est furieuse! elle dit que, si elle n'avait affaire qu'au roi, elle en viendrait bien encore à bout, mais que c'est ce fourbe de M. de Mazarin qui mène toute l'intrigue.La régente Christine a passé toute la soirée dans les larmes. Dame, c'est bien naturel : elle croyait déjà sa fille reine de France.
LE ROI
Et la princesse Marguerite?
CHARLOTTE
Oh ! elle a fait semblant d'être fort triste,
LE ROI
Comment, semblant?
CHARLOTTE
Oui; mais...
LE ROI
Mais?...
Mais, au fond, je la crois fort contente.
LE ROI
Vraiment? Oh! expliquez-moi cela! La princesse Marguerite est contente que le roi épouse mademoiselle de Mancini?
CHARLOTTE
Oh! mon Dieu, mademoiselle de Mancini ou une autre... pourvu qu'il ne l'épouse pas, elle.
LE ROI
Elle déteste donc le roi?
CHARLOTTE
Non, mais elle en aime un autre.
LE ROI
Bah?
CHARLOTTE
Oui, la lettre de la reine Anne d'Autriche est venue tomber comme une bombe au milieu de ces amour?... Ah! c'est là qu'il y a eu des larmes! presque autant que quand nous nous sommes quittés (elle donne son front à baiser au Roi), cher Hector!
LE ROI, à part, l'embrassant.
Je comprends, maintenant, pourquoi Bouchavaunes ne voulait pas me céder sa place.
CHARLOTTE
Plaît-il?
Mais qui donc aime-t-elle?
CHARLOTTE
Ma princesse?
LE ROI
Oui.
LA JEUNESSE DE LOUIS XIV Igl
CHARLOTTE
Iille aime don Ranuce, le prince Farnèse, duc de Parme et de Plaisance, près duquel mon père est grand écuyer, comme vous savez.
LE ROI
Non, je ne savais pas.
CHARLOTTE
Oh ! un beau jeune homme de vingt-huit ans, presque aussi beau que le roi.
LE ROI
Et vous dites qu'elle préfère être duchesse de Parme à être reine de France? Elle n'est pas ambitieuse, au moins!
CHARLOTTE
Dame, c'est bien naturel : elle aime le duc Farnèse, et n'aime pas le roi Louis XIV. Est-ce que, moi qui vous aime, je n'aimerais pas mieux être vicomtesse de Bouchavannes que duchesse de Parme, par exemple ?
LE ROI
Vraiment?
Ah! vous en doutez? C'est joli, après...
LE ROI
Après quoi ?
CHARLOTTE
Chut!
LE ROI
Mais, si, cependant, le roi avait épousé la princesse Marguerite, le prince Farnèse...
CHARLOTTE
Oh! le prince était bien décidé à la suivre à la cour de France, dût-il renoncer à sa principauté.
LE ROI
Bon! heureusement, le prince Farnèse n'aura point à se déranger.
CHARLOTTE
Oui, heureusement!
LE ROI
Ah çà! mais vous avez donc un intérêt au mariage du duc de Parme avec la princesse de Savoie?
xix. il
CHARLOTTE
■ Un très-grand! si la prince Marguerite épouse le duc Farnèse, notre mariage se fait.
Comment cela ?
CnARLOTTC
Le jour de son mariage, le duc Farnèse me donne cent mille livres comme cadeau de noces; de sorte que, si, de votre côté, vous avez seulement une compagnie...
LE ROI
Je l'ai.
CHARLOTTB.
Comment, vous l'avez?
LE ROI
Le roi me l'a promise ce soir; c'est comme si je l'avais.
CHARLOTTE
Bon ! Et la permission de M. de Mazarin, le roi l'a-t-il? Une compagnie, cela vaut quarante mille livres!
LE ROI
Et, moi, je vous dis que c'est comme si je l'avais, Charlotte.
CHARLOTTE
Oh ! quel bonheur ! quel bonheur !
(Elle sauto au cou du Roi, et l'embrasse.) LE ROI, a part.
Ah çà! mieux vaut être Bouchavaunes que le roi, à ce qu'il me semble.
CHARLOTTE
Chut !
Quoi?
CHARLOTTE
Deux personnes qui viennent de ce côté.
LE ROI
Oui, en effet... Rentrez, Charlotte! rentrez!
CHARLOTTE
Ainsi, vous croyez que le roi épousera mademoiselle de Mancini?
LE ROI
Eh! cli ! c'est probable.
charlotte.
Enfin, vous le croyez?
LE ROI
C'est possible- mais, en tout cas, il n'épousera pas la princesse Marguerite.
CHARLOTTE
Non ?