LE ROI, HENRIETTE, CHARLES
LE ROI, leur barrant le passage.
Qui vive?
HENRIETTE, «'avançant.
Est-ce que vous ne noui reconnaissez point, monsieur de Bouchavannes?
LE ROI
Si! si !... (a part.) Henriette, ma cousine! Et avec qui estelle donc là?
CHARLES
Monsieur de Bouchavannes, je vous remercie, car c'est à vous que je dois l'une des plus douces heures que j'aie passées depuis bien longtemps !
LE ROI, à part.
Charles II! Charles II, eu Fiance, à Paris, à Vincennes!
CHARLES
J'avais donné à M. de Mazarin ma parole de ne voir ni le roi Louis XIV, ni la reine Anne d'Autriche; mais je ne lui avais point promis de ne revoir ni ma mère, ni ma sœur.
18i THÉÂTRE COMPLET D'ALEX. DUMAS
J'ai eu cette joie de les revoir et de les embrasser toutes deux, et c'est à vous que je le dois.
HENRIETTE
Et croyez bien ceci, cber monsieur de Bouchavannes, c'est que, si l'on apprenait jamais ce que vous avez fait pour nous; cVst que, si l'on voulait vous punir de votre compassion pour de pauvres exilés, j'irais me jeter aux pieds de mon cousin Louis, qui est si bon, afin qu'il ne vous arrivât point malheur.
LE ROI
Merci! (a part.) Chère petite Henriette!
CHARLES
Au revoir, donc, monsieur, et que Dieu vous garde! Viens, chère petite sœur, aiin que je ne te quitte qu'au dernier moment. Ilelas ! je regrette bien de ne pas avoir vu le roi !
(Charles et Henriette s'avancent vers le fond; le Roi se tient à leur portée,
de manière à entendre ce qu'ils disent.)
LE ROI, à part.
Il regrette de ne m'avoir point vu!
HENRIETTE
Explique-moi toujours ce que tu voulais lui demander, frère, et peut-être l'occasion se présentera-t-elle...
CHARLES
Écoute bien ceci, petite sœur, quoique cela soit bien grave et bien sérieux pour toi...
Je ne sais si, un jour, je redeviendrai joyeuse et gaie; mais je sais que, jusqu'ici, le malheur m'a faite assez sérieuse et assez grave pour exécuter ce que tu peux me dire. ciiari.es.
Eh bien, il y a un homme qui, maintenant que M. Cromwell estmort, tient dans sa main les destinées de l'Angleterre; il n'a qu'un mot à dire pour renverser M. Richard Cromwell, et m'élever sur le trône; cet homme est en Ecosse, il a une armée, et, si j'avais eu un million, j'aurais peut-être eu cet homme.
HENRIETTE
Un million! Oh! mon Dieu, 11. de Mazarin qui en a tant, de millions !... Et comment s'appelle cet homme ?
CHARLES
11 s'appelle If. Monk. Peut-être, quoique la chose soit as-
sez improbable, peut-être mon cousin Louis eût-il pu me prêter ce million, et, alors, pauvres exilés, il y avait une chance que notre fortune changeât, et que nous redevinssions, moi, un vrai roi, et toi, une vraie princesse royale.
HENRIETTE
Et peut-être, alors aussi, mon cousin Louis, que j'aime tant, et qui ne me regarde même pas, eût-il fait attention à la pauvre petite Henriette... Ah!
LE ROI, à part.
Tiens!... Ah ! chère cousine, et moi qui ne me doutais pas de cela !
CHARLES
Allons, il faut se quitter... Ah ! demain va recommencer l'exil, qu'un instant j'ai cru fini ce soir!... Adieu, sœur!
Adieu, Charles! adieu!
CHARLES
Que je t'embrasse encore, une fois pour toi, une fois pour ma mère... Ah! si jamais je redeviens roi, comme je tacherai de lui faire oublier ce qu'elle a souffert !
HENRIETTE
Et, moi, je vais tâcher de lui faire attendre moins douloureusement l'instant où lu seras roi... Adieu!
CHARLES
Adieu !...
(11 sort; Henriette referme la porte sur lui.)