SCÈNE XIX
LE ROI, MARIE, à sa fenêtre.
Vous êtes là, monsieur de Guiche?
LE ROI, à part.
Oh ! c'était bien lui qu'elle attendait !
MARIE
Armand ! (Le roi s'approcho.) Cest bien vous, n'est-ce pas?
LE ROI, de même.
Ah ! par ma foi, puisque tout le monde ici me trompe, combattons au moins à armes égales, (a Marie.) Oui, c'est moi.
MARIE
M. de Tréville a donc consenti à vous céder sa place ?
LE ROI
Et, vous, Marie, vous avez donc consenti à m'accorder cette faveur que je sollicitais de vous avec tant d'instances?
MARIE
Oui, Armand ; car j'ai pensé qu'une double explication était absolument nécessaire enlre nous, et que le moment était venu où je ne devais pas plus vous tromper pour le roi que tromper le roi pour vous. Depuis que le roi s'occupe de moi, comte, et particulièrement hier au Louvre, ce matin à la chasse, ce soir chez M. de Mazarin, vous m'avez fait frémir vingt fois avec vos jalousies !
LE ROI
Mais, en effet, n'ai-je point quelques raisons d'être jaloux, Marie ?
MARIE
Oui ; mais plus vous avez de raisons d'être jaloux, Armand,
moins, si vous m'aimez réellement, si vous m'aimez pour mon bonheur, si vous m'aimez pour mon avenir, moins vous devez le paraître... Je vous ai accordé ce rendez-vous parce que je ne veux pas, parce que je ne dois pas souffrir que cette double intrigue aille plus loin... Ou rendez-moi ma parole, comme, dans les circonstances où nous sommes, doit le faire tout bon gentilhomme ; ou dites-moi nettement: « J'ai votre parole, Marie; vous m'avez dit que vous m'aimiez, vous me l'avez écrit ; j'exige de vous que vous fassiez à cette parole le sacrifice de l'amour du roi, et de l'avenir que cet amour peut vous promettre ! » S'il s'agissait pour moi, aujourd'hui, d'être simplement la maîtresse du roi Louis XIV, je crois que vous n'auriez point à hésiter, et que je n'aurais aucun droit au sacrifice que je vous demande ; mais le roi m'aime sérieusement: il m'aime au point de faire de moi sa femme. Je n'ai pas encore sa parole; mais il est tout près de me la donner, et, s'il me la donne, il la tiendra ! Vous savez ce que dit mon oncle : « Il y a dans le roi de l'étoffe pour un roi et quatre honnêtes hommes ! » Armand, voudriez-vous arracher la couronne de France d'un front où vous eussiez voulu, disiez-vous, mettre la couronne du monde?
le r.oi.
Mais, alors, Marie, vous aimez donc le roi?
MARIE
Écoutez-moi, Armand, et croyez bien que la haute position à laquelle je suis près d'atteindre reste en dehors de ce que je vais vous dire. Je ne vous parle point ici du fils de Louis XIII, du petit-fils d'Henri IV, de celui qui commande à vingtcinq millions d'hommes ; je vous parle d'un beau, noble et séduisant gentilhornp™ qui, fùt-il simple comte ou simple baron, aurait encore m lui, dans sa jeunesse, dans sa grâce et dans sa courtoisie, tous les avantages qui peuvent séduire une femme. Il ne serait donc pas étonnant que mon cœur, entraîné vers vous d'abord, hésitât maintenant entre le roi et vous; mais, à ce que je viens de vous dire, ajoutez ceci: le roi est le roi, et, je vous le répète, il s'est presque engagé à m'épouser. Armand, ne me faites pas repentir toute ma vie du sentiment que vous m'aviez inspiré ; vous savez mieux que personne le peu de pas que nous avons faits sur le chemin de cet amour: je ne vous ai rien accordé, que d'innocentes faveurs ou de fugitives promesses... Armand, rendez-moi mes
letlivs, tarai comme je vous rends les vôtres; quittez l,i cour sous le premier prétexte venu ; cessez d'exciter In jalousie «lu roi ; souvenez-vous de sa rupture avec mademoiselle de la Moite, lorsqu'il lui a été prouvé qu'elle avait aimé Cliaramante. Laissez-moi accomplir ce merveilleux destin ; permettez que je suive cette fortune qui doit laisser si loin d'elle la fortune de mes soeurs, tant de fois jalousées par moi, et je vous bénirai, Armand! et, plus encore, je vous aimerai comme mon véritable, comme mon meilleur ami !
Ll ROI.
Met ci, .Marie, vous m'aviez promis d'être franche, et ma bonne fortune veut que vous l'ayez été. J'étais venu ici plein de joie et d'espérances : Marie, vous venez de briser mon bonheur, de souffler sur cette première flamme de la jeûnera que la même femme presque toujours allume et éteint! Marie, ne m'en veuillez pas de ma promptitude à vous obéir. Je suis comme le roi, je ne veux point d'amour partagé ; il me faut, à moi, la double virginité du cœur et de l'aine... Marie, Marie, je vous le dis avec des larmes plein les yeux, à partir de ce moment, vous êtes libre !
MARIE
Armand!
LE ROI
Adieu, Marie!... remain, vous aurez vos lettres, et celui dont vous craignez la présence, celui dont l'amour a osé entrer en lutte avec l'amour d'un roi, celui dont la jalousie n'a pas craint de vous menacer, celui-là aura quitté la cour.
(On frappe trois coups à la petite porte.) HAIUB, essayant de lui prendre la main. Armand !
LB ROI, repoussant la main de Mario.
l'n homme que votre oncle attend dans l'orangerie frappe à cette porte, Marie ; je suis de garde, et ma consigne est do lui ouvrir. Rentrez chez vous, et refermez votre fenêtre ; je désire, comme vous devez le désirer vous-même, que personne autre que moi ne vous voie et ne vous entende !
MARIE
Lt, demain, j'aurai mes lettres?
LE KOI.
Vous les aurez, foi de gentil homme!
MARIE
Merci !
(Ella referme la fenêtre )