SCENE XVI LA MARQUlSIi, GENNARO
LA MARQUISE
Parlez, chevalier, nous sommes seuls. Je vous écoute...
GENNAUO.
Marquise, vous voyez un homme dans le plus grand embarras...
LA MARQUISE
Vous m'effrayez!... 0"'y a-t-il?...
Marquise, votre palais est en état de siège!
LA MARQUISE
Comment cela ?
GENNARO
Cerné, ni plus ni moins (lu'uae ville de guerre.
LA MARQUISE
Et par qui, bon Dieu ?
GENNARO
Par une armée de Lombards, do créanciers, de lecors...
LA MARQUISE
Impossible!... Je ne connais pas tons ces gens-là...
GENNAUO.
Oui, mais je les connais, moi !
LA MARQUISE, avec commisération.
Ah! mon pauvre chevalier, que puis-je faire pour vous ?...
GENNARO
Accordez-moi l'hospitaliié pour une nuit... Ils se lasf^eront de m'altendre, et (galamment), comme je ne me lasserai pas, moi, de rester près de vous, ils finiront par me livrer passage...
LA MARQUISE, se récriant et minaudant.
Y pensez-vous, clievalier?... Que dirait-on, grand Dieu! si l'on savait que le plus séduisant mauvais sujet de toute la Sicile a passé la nuit sous mon toit ?... Mais je serais perdue de réputation !...
Qui le saura, madame ?
LA MARQUISE
Tout Palerme... N'êtes-vous pas connu pour votre indiscrétion?... Que de femmes vos méchants propos ont perdues!...
DUO
GENNARO, suppliant.
Laissez-vous attendrir, niarquiset Vous le voyez, je suis à vos genoux.
Permettez qu'en vos yeux je lise
La faveur que j'attends de vous.
LA MAP-QUISE
Chevalier, si j'étais surprise Avec un beau jeune homme à mes genoux,
On dirait que je m'humanise...
Au nom du ciel, relevez-vous I
GENNARO
Madame, l'urgence est si grande, Que, m'exposant à tout votre courroux, Je renouvelle ma demande, En dépit des regards jaloux.
LA MARQUISE
Relevez-vous! relevez- vous 1
Ou bien redoutez mon courroux!...
GENNARO
J'obéis, madame, et vous prie D'avoir quelque pitié de moi...
LE ROMAN D'iLKVIRE 7'3
L\ MARQL'ISE.
Les romans de clievalerie Sont-ils de votre goût?...
GENNARO, étonné.
Pourquoi?...
LA MARQUISE
C'est que je voudrais vous en lire
Un qui n'est point connu de vous...
Vous saurez comment don Ramire,
Par un beau soir, devint l'époux
De la vieille princesse Elvire...
GENNARO, avec que'que impatience.
Qu'ont de commun, marquise, y pensez-vous, Ce chevalier, cette princesse et nous?
LÀ MARQUISE s'est assise près de la tabie à gauche. Elle a ouvert aa livre et fait un signe a Gennaro, qui s'approche. — Lisant.
« Elvire régnait à Murcie
Et voyait briller à sa cour
Un chevalier d'Andalousie,
Véritable miroir d'amour.
» Par malheur pour la vieille reine, Il avait juré, par Vulcain, De ne jamais porter la chaîne De ce tyran qu'on nomme Hymen.
» La vieille princesse, au contraire.
Avait fait serment, sur son nom, De le ranger sous la bannière Dont saint Joseph est le patron...
(Gennaro, très-intrigué, recule avec ngitation.)
» Or, il advint qu'un jour, Ranvire, De noirs enchanteurs tourmenté, Vint à îa vieille reine Elvire Demander l'hospitalité.
(Elle a posé son livre sur la table et se lève.)
1 — Ayez pitié de ma détresse!...
Sauvez un pauvre paladin.
Et dans votre château, princesse.
Abritez-le jusqu'à demain !
» Mais, à celte prière instante, Opposant toujours son honneur.
La princesse, en dame prudente, Répondit au gentil seigneur :
» — Hélas! votre prière est vaine, Mon beau chevalier, voyez-vous.
Le toit de sage châtelaine Ne doit abriter qu'un épouxf... »
GENNARO, avec effroi.
Un époux!
LA MARQUISE
Un époux!
Et, maintenant, comprenez-vous Les rapports existant entre la vieille reine, Le chevalier Ramire... et nous?...
GENNARO, très-aKité.
Un époux!... ah! diable! un époux!
Mais j'oubliais... La noble dame Au chevalier donna le temps de réfléchir...
GENNARO, respirant.
Ah!
LA MARQUISE
Dix minutes...
GENNAUO, à part.
Sur mon âme^ Je me sens près de défaillir!...
(Haut.) Voyons, écoutez-moi, madame...
LA MARQUISE
Chevalier, je vais revenir...
GENNARO
Marquise!
LA MARQUISE
Hélas! votre prière est vaine.
Mon beau chevalier, voyez-vous, Pour rcst*r chez la châtelaine H faut devenir son époux.
GENNARO, à part.
Son époux! diable! son époux!
LA MAI'.QUISE
Son époux!...
LE TxOMAN d'elviue 81
Et, maintenant, comprenez-vous Les rapports existant entre la vieille reine.
Le chevalier Ramire et nous?
GENNARO, avec un grand dépit.
Oui, oui, je comprends, grâce à vous, Les rapports existant entre la vieille reine,
Le chevalier Ramire et nous.,.
(A la Marquise, avec instance.) Mais e'coutez encore!...
LA MARQUISE, faisant une profonde révérence. Un époux t.. .
GENNARO, avec désespoir.
Un époux!
(Nouvelle révérence de la Marquise, qui se retire. — En sortant, elle rencontre Lilla, à qui elle fait un signe d'intelligence.)