LA M A H QUI SE
Voyons!..^ vous m'avez tout à l'heure Dit qui vous étiez... Maintenant, Dites-moi qui je suis. Quelle est cette demeure?... GENNARO, à lui-même.
Bien!... de plus en plus surprenant!...
N'importe, faisons à sa guise...
, (Haut.) Ce palais, madame, est à vous!..,
LA MARQUISE
Bon!
GENNARO
Vous êtes riche et marquise!
Je suis votre troisième époux...
Très-bien!... Continuez; quel âge Ai-je? Répondez sur l'honneur...
Mais pas de galant badinage, '
GENNARO
Vous avez soixante ans...
LA MARQUISE
Menteur!...
GENNARO
Mais, par bonheur, une sorcière.
Dont je me souviendrai longtemps, D'élixir vous fit boire un verre, Et vous n'avez plus que vingt ans!...
ENSEMBLE
LA MARQUISE, avec joie.
Oui, je me sens vivre...
Je n'ai que vingt ans!
oCt air qui m'enivre, C'est l'air du printemps!
GENNARO, avec amour.
Son regard m'enivre; Ah! quels traits charmants!...
Elle sent revivre Son cœur de vingt an»!...
GENNARO
Voyez ce portrait que vous-même M'avez hier donné...
LA MARQUISE, regardant le médaillon.
Vraiment...
GENNARO
C'est vous !
LA MARQUISE*
Habile stratagème!.,,
GENNARO
Je vous jure qu'il est...
LA MARQUISE
Charmant!
Mais êtes-vous certain, messire, Que je ressemble à ce portrait?
GENNARO
Si j'en suis certain? C'est-à-iUre Que c'est vousf...
LA MARQUISE
Moi?
GENNARO
Vous, trait pour Irait...
D'ailleurs, si vous doutez, marquise, De votre beauté reconquise, Par vous-même vous pouvez voir...
(Il lai présente une petite glace de Venise, qu'il a prise sur la table à droite.)
LA MARQUISE, se mirant.
Oh! l'adorable créature!...
GENNARO
Eh bien ?
LA MAIIQUISE.
Je n'oublîrai jamais, je vous le jure.
Que c'est vous qui m'avez présenté ce miroir!
ENSEMBLE
LA MARQUISE
Je me sens revivre !
Je n'ai que vingt ans!
Cet air qui m'enivre, C'est l'air du printemps!
GENNARO, avec transport.
Son regard m'enivre ; Ah! quels traits charmants!
Elle sent revivre Son cœur do vingt ans!
LE ROMAN D'ELVIRE lOl)
GENNARO
Oh! que VOUS allez être enviée, madame! jeune, riche, belle!...
LA MARQUISE, vivement.
Et libre! libre!...
GENNARO
Ah! libre... Pardon, pardon...
LA MARQUISE
Comment! je ne suis pas libre?...
GENNARO
Dame! pas tout à fait... puisque vous êtes mariée...
3Iariée!... En effet, vous me l'avez dit... (Avec frayeur.) Ah! mon Dieu!...
GENNARO
Pourquoi cet effroi, madame?...
LA MARQUISE
Si j'allais être la femme de quelque mauvais sujet...
GENNARO
Allons, allons, la mémoire commence à vous revenir!.,.
LA MARQUISE
Mon mari se nomme?...
GENNARO
Le chevalier Gennaro d'Albani...
LA MARQUISE
Gennaro d'Albani!... Quel âge?...
GENNARO
Vingt-cinq ans.
LA MARQUISE
Et il est...?
GENNARO
Gentil, très-gentil. „
LA MARQUISE
De l'esprit?
Il vous en donnera la prouve, madame, en ne faisant pas lui-même son éloge...
LA MARQUISE
Vous ! vous ! ;.\vec un soupir d<î regret.) Ah!... a!i!.,. " XXll. 7
GENNARO, piqué.
Madame! madame! voilà àes ali ! vraiment incroyables... Mais cet homme dont le nom ne vous rappelle aucun souvcr» nir, cet homme que vous croyez voir pour la première fois, ce Gennaro d'Albani, enfin. ..vous aviez le m.nivais goût de le trouver fort à votre gré, quand vous aviez soixante ans..»
LA MARQUISE
ïn vieillissant, la vue baisse...
GENNARO
Vous en étiez fort jalouse... Si bien jalouse, que, de peur que je n*aille faire la cour à une autre femme, à la Sirena, vous m'avez refusé la clef de la petite porte du parc... Oui, oui, celle que vous avez là, tenez, à la ceinture... Et cela, madame, si fort et si ferine, que, cédant aux avis d'une bohémienne, j'ai consenti à ce qu'elle vous fît prendre un narcotique... Heureusement, elle s'est trompée et vous a donné un élixir de jeunesse.
LA MARQUISE
Je ne lui en veux pas...
GENNAIIO.
Ni moi non plus... Doutez-vous encore?... (Prenant la mantille
et la coiffe que la vielle Marquise a laissées sur le banc.) Regardez ces
habits; ils n'ont point rajeuiii comme vous : il sont du siècle passé...
LA MARQUISE, regardant les habits.
Oh! quelle vieillerie! quelle anliquaille!... Je portais cela, moi?... Que ces vêtements disparaissent!... qu'ils aillent avec les jours écoulés!... dans l'abîme!..,
(Elle court à la balustrade au fond et jette la mantille et la coiffe dans
le précipice.)
GENNARO, la suivant des yeux. ■]
Oui, les vieux ans dans l'abîme!... (Regardant la jenne femme "
avec passion.) A moi tant de jeunesse, de beauté!... C'est vous
que j'aime... C'est vous que j'aimerai toute la vie... C'est
vous, enfin, que je ne veux plus quiiiir d'un seul intant...
LA MARQUISE
Comment! toujours avec moi ?
GENNARO
Oui, toujours!...
LA MARQUISE
Ch ! quelle fidélité chagrin lute !..,
LE ROMAN D'ELVIJIE Uj