SCÈNE V
LA REINE, UN Cavalier, enveloppé dans un grand manteau.
Le Cavalier referme avec soin la porte, tire une lanterne sourde de dessous son manteau, qu'il laisse retomber sur ses épaules, et allume h. la lanterno les deux bougies restées sur la table.)
LA REINE, s' écriant, au moment où la lumière de la bougie éclaire le visage
du Cavalier.
Le roi !
CHARLES
Hein!... quelqu'un!...
LA REINE, répétant avec surprha.
Le roi !
CHARLES
Une femme?
LA REINE
Non pas une femme, sire... (Elle relève son voile.) Mais la reine!
CHARLES
La reine! Vous ici, madame?
LA REINE
Oui, sire...
CHARLES
Et que venez-vous faire dans cette pauvre maison, mon Dieu?...
J*adresserai la même question à Votre Majesté,
CHARLES
Moi, madame, je conspire.
LA REINE
Pour qui?
CHARLES
Pour moi... Et vous?
LA REINE
Je conspire aussi... Mais, héias ! contre moi.
CHARLES
Je ne vous comprends pas.
LA REINE
Pour qui vous connaît, sire, la réponse est pourtant bien claire.., Mariée depuis quelquesmois à peine à Votre Majesté,
mariée en dehors des conditions ordinaires de la royauté, puisque j'ai le malheur de vous aimer...
CHAULES, galamment.
Vous appelez cela un malheur, madame: alors votre malheur est fait de mon bonheur, à moi.
(Il lui baise la main.) LA REINE.
Je sais, sire, qu'il n'existe pas au monde un gentilhomme plus courtois que Votre 3Iajesté : mais je crains qu'il n'existe pas non plus un mari plus inconstant.
CHARLES, souriant.
Asseyez-vous donc, madame.
LÀ REINE
Et vous, sire?
(Elle s'assied.) CHARLES.
Je me tiens debout; ne suis-je pas l'accusé?
LA REINE
Eh bien, tant que nous serons pauvres, sans cour, sans royaume, proscrits de l'Angleterre, exilés de la France, tolérés à peine en Hollande, je vous aurai là, près de moi. Mon. Dieu ! vous me tromperez sans doute!... on dit qu'il vous est impossible de rester un mois fidèle à la même femme; mais vous reviendrez toujours à celle qui, en vous laissant toute votre liberté, vous garde tout son amour; tandis qu'une fois sur le Irônc, hélas! disposant des places, des honneurs, de l'argent de l'Angleterre, favoris et favorites, tout le monde vous aura, excepté moi.
CHARLES
Oh ! madame!
LA REINE
Que voulez-vous! c'est ma destinée... glorieuse peut-être pour l'orgueil, mais triste pour le cœur... Peu importe! je l'accepte ainsi. Je ne vous ai jamais fait un seul reproche : je ne vous en ferai jamais! J'ai pour vous la tendresse profonde d'une épouse, mais, avant tout, le dévouement sans bornes d'un ami.
CHARLES
Je sais cela, madame, et c'est à deux genoux que je devrais vous remercier.
l'envers d'une conspiration 151
LA REINE
C'est mon devoir, et l'on ne remercie pas si humblement pour un simple devoir accompli.
CHARLES
Et, malgré tout cet avenir de chimères, vous n'hésitez pa« à conspirer contre vous ?
LA REINB.
Non ; car, en conspirant contre moi, je conspire en même temps pour vous.
CHARLES
Est-ce indiscret, madame, de vous demander où vous en êtes de votre conspiration ?
LA REINE
Mais assez avancée,
N CHARLES
En vérité, madame, vous êtes charmante, et j'ai bien envie d'abandonner mon entreprise pour entrer dans la vôtre.
LA REINE
Sire, deux (.êtes ne vont pas à un seul corps... H ne faut pas deux cliefs au même complot.
CHARLES
Je me contenterai de la seconde place, et vous laisserai la première.
Vous raillez, sire, vous êtes le maître; seulement (elle so soulève), souvcuiPz-vous d'une chose : c'est que votre femme est fille de cette courageuse duchesse de Bragancc qui a donnj un troue à son époux.
CHARLES
Je vous jure, madame, que je ne demande pss mieux que de tenir mon trône de votre main. Mais, voyons, où en étcsvous?... Je crois que le moment est venu de nous faire nos confidences, pui.^que, parties de deux points difTcrrnts, nos deux conspirations tendent au même but. Racontez-moi où Yaus en êtes de la vôtre, et je vous dirai où j'en suis de la mienne.