I.A REINE
Commencez, sire ; je ne doute pas de la supériorité de vos combinaisons; quand vous aurez parlé, i? vcvrai si c'est la peine que je parle.
i5G THEATRE COMPLET D'ALEX. DUMAS
CHARLES
Hélas! moi, madame, je dois l'avouer, assez hardi capitaine lorsqu'il s'agit de tenter un coup de main dans le genre de celui de 1651, je suis, lorsqu'il s'agit de négocier, un assez mauvais diplomate; aussi, dans ce moment, je procède par ambassadeurs.
LA REINE
Ah ! (Elle s'assied.) Et VOS ambassadeurs sont... ?
CHARLES
Ashley Cooper et Middleton.
LA REINE
Et quelles sont les puissances près desquelles vous les avez accrédités?
Ashley Cooper près de M. de Mazarin, Milddleton près de M. Monk.
LA REINE
Et vous vous fiez à vos ambassadeurs?
CHARLES
Je ne me fie à personne, madame...
LA REINE
Eh bien, moi, sire, je sais de bonne source que ces deux hommes vous trahissent et reçoivent de l'argent de vos ennemis.
CHARLES
C'est probable !... puisque ce sont les seuls qui m'en donnent, il faut bien qu'ils le tirent de quelque part.
LA REINE
Qu'espérez-vous de M. Monk et de M. de Mazarin?
CHARLES
De M. Monk, rien ! de M. de Mazarin, pas grand'chose.
LA REINE
Les connaissez-vous bien tous deux?
CHARLES
Je crois connaître M. de Mazarin, aussi bien qu'homme qui soit au monde ; mais M. Monk, c'est autre chose... personne ne le connaît, lui !
LA REINE
Un second Cromwell, probablement?...
CHAULES, devenant sérieux un instant.
Oh ! M. Monk est un homme bien autrement secret et
L'ENVERS d'une CONSPIRATION 157
mystérieux que M. Cromwell ! M. Cromwell, madame, — je ne parle certes point avec partialité de l'homme qui a fait tomber la tête de mon père et qui m'a volé mon royaume; — mais, M. Cromwel était un illuminé : il avait des moments d'exaltation, d'épanouissement, de gonflement, comme un tonneau trop plein. Par les fentes de son orgueil, dans ces moments-là, s'échappaient toujours quelques gouttes de sa pensée, et, à l'cchaniillon, on pouvait arriver à reconnaître sa pensée tout entière. Cromwell nous a laissé pénétrer ainsi plus de dix fois dans son àme, quand il croyait son âme aussi bien fermée que sa cuirasse. Vous êtes femme, vous êtes jeune, vous êtes belle, vous avez toutes les séductions qu'il est donné à une femme d'avoir; vous êtes la fille d'une duchesse qui a fait de son mari un roi ; enfin, par votre grand'mère Eve, vous avez le serpent pour cousin; je vous donne M. de Mazarin à vaincre, et je ne doute pas que vous ne m'ameniez pieds et poings liés le rusé Sicilien. Mais que Dieu vous garde, madame, d'entreprendre de lutter contre M. Monk! ce n'est pas un illuminé, lui, malheureusement : c'est un politique; il ne se gonfle pas, il se resserre. Depuis trois ans, il poursuit un projet dans le fond de son cœur, et nul n'a pu voir encore sur quel but se fixent ses yeux. Tous les matins, comme cor.seillait de le faire Louis XI, il brûle son bonnet de nuit, dans la crainte qu'il ne connaisse ses rêves. Aussi, le jour où ce plan, où cette mine lentement et solitairement creusée, éclatera, elle éclatera avec les innombrables conditions de succès qui accompagnent toujours l'imprévu.
LA REINE
Mais, enfin, que leur faites-vous demander.^
CHARLES
A M. de Mazarin, un million et cinq cents soldats; à M. Monk... sa protection...
La protection d'un soldat de fortune I
CHARLES
Ce soldat de fortune, madame, tient l'Angleterre dans sa main. Il en fera à sa volonté un royaume, ou, selon son caprice, la gardera en république. Il couronnera qui il voudra, ou Richard Cromwell, ou M. Lambert, ou moi, ou luimême.
(Ou frappo à la porto.)
LA REINE, se levant.
Sire, on frappe. Oii ! mon Dieu !
CHARLES
Vous me faites oublier que j'attends mes deux messagers dans cette maison, que j'ai louée pour mes conférences secrètes. C'est ou Asliiey ou Middleton qui vient au rendezvous.
LA REINE
Dois-je me retirer, siro ?
CHARLES, allant à la porte.
Non, restez, (interrogeant.) Le Louvre ou Newcastle.^
UNE VOIX, en dehors.
Le Louvre.
CHARLES, à la Reine.
C'est Ashley Cooper. (ii ouvre la porte.) Entrez.