‹ Théatre [sic] complet de Alex. DumasChapitre 10 sur 175 · LB PAYS I · texte numérisé non relu

LB PAYS I

Je suis d'OUioules.

BONAPARTE

Ah !... Et par quel hasard te trouves-tu de ce côté?

LE PAYSAN

C'est ces gueusards d'Anglais qui m'ont requis de force à Toulon, où j'étais, pour travailler aux fortifications du fort Malbousquet.

B OH APARTE -

Et ils t'ont renvoyé?

LE PAYSAN

Non, je me suis sauvé.

BONAPARTE

Pourquoi ?

LE PAYSAN

II y avait trop d'ouvrage et pas assez d'argent.

BONAPARTE

Et tu vas?...

LE PAYSAN

À Marseille.

BONAPARTE, lui tendant la main.

Bon voyage !

LE PAYSAN, lai donnant la main.

Merci, citoyen.

BONAPARTE, l'arrêtant.

A quels travaux t'employait-on ?

LE PAYSAN

A la tranchée.

BONAPARTE

Et tu mettais des gants pour travailler ?

LE PAYSAN, à part.

Demonio ! (Haut.) Pourquoi ?...

BONAPARTE

Oui, si tu n'avais pas pris cette précaution, il me semble que le soleil et la fatigue t'auraient hâlé et durci les mains .. Vois, moi qui me pique d'avoir la main blanche et belle... — Un paysan.!., qui a travaillé... Combien de jours?

LE PAYSAN

Quinze.

Quinze jours aux fortifications... l'a aussi blanche et aussi

belle que la mienne... Quel fat j'étais ! (a un de ceux çoî sont prê« de lui.) It is the spy !

LE PAYSAN, effrayé.

Moi?

RONAPARTE.

Tu sais l'anglais?

LE PAYSAN, à par*.

Imbécile !

BONAPARTE

Ah ! ce n'est pas étonnant!... tu es resté quinze jours avec les habits rouges, et tu as eu le temps d'apprendre leur langue.

LE PAYSAN

J'en ai retenu quelques mots.

BONAPARTE

Assez pour lire l'adresse d'une lettre que l'on t'aura chargé de porter, n'est-ce pas ?

LE PAYSAN

Moi ? et à qui ?

BONAPARTE

Eh! que sais-je?... A quelque ci-devant, sans doute, pour lui annoncer que Louis XVII a été proclamé à Toulon.

LE PAYSAN

Diable d'homme!... Ah!... si tu crois cela, tu n'as qu'à me fouiller.

BONAPARTE

Non... Il suffira que tu me remettes ce que tu as dans cette poche.

LE PAYSAN, tirant de sa poche et donnant à mesure. Voilà un briquet,... un couteau espagnol...

BONAPARTE

Oui, qui peut, au besoin, servir de poignard.

LE PAYSAN

Et un portefeuille qui n'est pas élégant; mais, nous autres, nous ne sommes pas des muscadins... Regarde dans les poches si tu veux; va, citoyen commandant, je n'ai pas de secrets, moi!

BONAPARTE, examinant le portefeuille.

Et moi, je ne suis pas curieux... (S'arrêtant à une feuille plus

blanche que les autres.) Tu avais craint de manquer de papier, que tu as ftit ajouter cette feuille?

LE PAYSAN

Cette feuille?

BONAPARTE

Oui... Tu vois bien qu'elle n'est ni du même grain, ni de la même couleur. — Prëte-moi ce couteau.

LE PAYSAN

Ma foi, je n'y ai pas fait attention; tout ce que je sais, c'est que c'est du papier blanc. Si tu veux écrire dessus...

BONAPARTE

C'est mon intention; mais il est humide, et il faudrait d'abord le sécher.

LE PAYSAN, troublé.

Au feu?

BONAPARTE

Oui; en prenant garde de le brûler, cependant! — Canonnier, une mèche!

LE PAYSAN, à part.

Ciel et terre !

(II regarde autour de lui, voit que la Sentinelle seule l'empêche de fuir. 11 tire un pistolet de sa poche, s'élance sur la Sentinelle, tire le coup et blesse au bras Lorrain, qui le saisit; aussitôt une lutte s'engage.

BONAPARTE, hautement.

Arrêtez l'espion des Anglais et des émigrés ! (On se précipite sur l'Espion ; Lorrain, qui ne Ta pas lâché, le ramène sur le devant de la scène.) Maintenant, canonnier, approche cette mèche, (a l'Espion.) Eh bien , qu'en dis-tu ? n'est-ce pas une merveille comme ce papier se couvre?... Signé du général en chef Ilocd... « À Monsieur, frère du roi ! »

l'espion.

Je suis perdu !

BONAPARTE

Misérable!

l'espion.

Sot, oui; misérable, non.

BONAPARTE, avec mépris.

Un espion !

Eh bien, les Anglais ont reçu ma parole d'espion, je les ai servis ; tu as étj plus fin que moi, voilà tout. (Se retournant.) Sergent, neuf hommes de piquet.

BONAPARTE

Comment ?

l'espion.

Eh bien, oui. Le procès d'un espion se borne à ces deux mots : Pris et fusillé. La procédure est bientôt faite.

BONAPARTE

Où diable le courage va-t-il se nicher!

l'espion.

Ah! tu es fier du tien, toi... Beau mérite! le courage d'un soldat! à qui il faut le bruit des instruments de guerre et l'odeur de la poudre pour l'exciter, et qui, s'il tombe, prononc en mourant le mot pairie ! Le véritable courage, c'est le mien : c'est celui de l'homme qui obscurément risque vingt fois pa, jour une vie qu'il ne peut perdre que d'une manière ignomi nieuse, à laquelle les hommes ont attaché le mot honte, pour une mort infâme, pour la mort d'un faussaire ou d'un assassin.

BONAPARTE

Et qu'es- tu donc, toi?

l'espion.

Je suis un homme qu'aucun préjugé n'arrête, qu'aucun danger n'effraye, qui joue depuis trop longtemps avec la mor pour la craindre ; qui, si un grand homme m'avait compris, me serais attaché à lui, corps et âme, comme son démon familier; qui...

UN SERGENT;, entrant avec neuf Hommes armés.

Oui est-ce qu'on fusille ?

L'ESPION, se retournant.

Moi... — Qui, dis-je, pouvant revêtir tous les costumes, emprunter toutes les mœurs, parler toutes les langues, lui aurais rendu, en services de vie et de mort, mille fois la valeur de l'or qu'il m'aurait jeté. — Voici ce que je suis maintenant : un espion, une espèce d'animal pensant, une variété de l'homme dont le cœur bat, dont la voix parle, qui pourrait sauver un empire peut-être... et qui, dans dix minutes, sera un cadavre ayant huit balles dans le corps, et bon tout au plus à jeter aux poissons de la rade... Entends- tu ? voilà ce que je suis.

BONAPARTE

As-tu quelque chose à me demander?

napoléon bonaparte 23

l'espion.

Ah ! vous autres, soldats, quand vous êtes où j'en suis, vous demandez qu'on ne vous bande pas les yeux et qu'on vous laisse commander le fou vous-mêmes... Vous êtes privilégiés en tout! Moi qui ne puis réclama cela, je demanderai qu'on ne me fasse pas attendre.

BONAPARTE

Je te donne cinq minutes. Tu peux les employer à charger le sergent de tes dernières volontés. Peut-être as-iu une femme, des enfants, une mire...

l'espion.

Rien. (Bonaparte s'assied rêveur et écrit.) Sergent, voici dans le manche de ce couteau un billet de vingt-cinq livres sterling,

— c'est à peu près six cents francs — payable en bon or, f tu, et non pas en misérables assignats... Prends-le, tu en donneras la moitié à tes hommes, si je tombe sans faire un mouvement; s'ils ne me tuent pas roide, tout est pour toi. — Où est le mouchoir?

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