‹ Théatre [sic] complet de Alex. DumasChapitre 102 sur 175 · UN SOLDAT ANGLAIS · texte numérisé non relu

UN SOLDAT ANGLAIS

Une lettre du gouverneur pour le général Bonaparte.

MARCHAND

Bien. Dois-je la lui remettre? Peut-être contient-elle quelque nouvelle de France... C'est le cachet désir Hudson Lowe; cela ne promet rien de bon.

NAPOLÉON BONAFARTE 15'j

BERTRAND, de la porte.

Marchand, l'empereur a vu par la fenêtre un soldat anglais porteur d'une lettre; il la demande.

MARCHAND

Monsieur le maréchal, elle est du gouverneur ; oserez-vous la lui remettre ?

BERTRAND

Il la veut.

(Il rentre.)

MARCHAND

Ah! voilà le docteur Antomarchi. Eh Lien, quelles nouvelles?

ANTOMARCHI

Condamné.

MARCHAND

A mort ?

A>"TO>IARCHL

A mort.

(On entend sonner violemment dans la chambre.)

MARCHAND

Désespoir ! qu'est-cela ?

LAS CASES, sortant.

Antomarchi ! Antomarchi î Oh! docteur, venez, venez, l'empereur a une crise affreuse! Une lettre qu'on lui a remise contenait l'arrêt du conseil de guerre...

NAPOLÉON, dans la coulisse.

Laissez-moi! laissez-moi!

ANTOMARCHI

Sire...

NAPOLÉON

Arrière !

LAS CASES

Ah ! voyez, voyez! qu'il est pâle!

NAPOLÉON

Écoutez, écoutez tous mon dernier legs!... et if voirais que l'univers tout entier fût là pour l'entendre... Je lègue l'onprobre de ma mort à la maison régnante d'Angleterre !... Et maintenant, j'en ai fini avec le monde. Venez, mes amis, mes enfants, je ne suis plus l'empereur... Je suis un homme mourant.qui souffre!... un père qui vous bénit! Ah! si Larrey était ici, mon brave Larrey ! il ne me guérirait pas, je le sens bien,

mais peut-être qu'il déplacerait mon mal; et souffrir autre part, ce serait presque du repos. Cela me mord, cela me ronge! c'est comme un couteau dont la lame se serait brisée dans les chairs Oh ! cela est atroce!... Fermez cette fenêtre. Oui, oui, mon pauvre Marchand; comme cela... Merci. Que je ne voie plus ce ciel ardent! c'est le ciel qui me tue. Oh! mes amis!... où sont les nuages de Charleroi?... Mon enfant...

ANTOMARCHI

Portons l'empereur dans son lit.

NAPOLÉON

Non; je souûre trop. Prenez ce manteau, couvrez-moi de ce manteau. Il ne me quittera plus... C'est celui que je portais à Marengo. .. Ah ! mes amis, que je vous donne de peine, et qu'on a de mal à mourir I...

ANTOMARCHI

Que faites-vous, sire ?

NAPOLÉON

Je prie ! Tout le monde n'a pas l'avantage d'être athée, ou médecin, docteur... Maintenant, je voudrais voir mon fils de plus près... Oh! mon fils, mon enfant! s'il savait que son père est ici mourant, gardé par des geôliers!... Mais il ne sait rien... Il est heureux, il joue... Pauvre petit! N'est-ce pas qu'il saura un jour ce que j'ai souffert... par vous, mes amis ; par ce bon Las Cases ; par mes Mémoires, si l'Angleterre ne les détruit pas ?... Ah ! si mon fils ne portait pas bien le nom de son père !... si ces Autrichiens qui l'entourent allaient lui inspirer de l'horreur pour moi ! Mon fils me haïr, mon Dieu ! Ah ! dites-moi que mon fils ne me haïra pas ! qu'il ne haïra pas son père ! (Entre le Gouverneur, suivi du docteur Arnott.) Oh ! que me veut encore cet homme?...

LAS CASES, à sir Hudson Lowe.

Sortez, monsieur, sortez.

SIR HUDSON LOWE

J'ai ordre de mon gouvernement de ne pas quitter le général Bonaparte, du moment que l'on pourra craindre...

LAS CASES, levant une cravache.

Silence!

NAPOLÉON

Laisse, laisse cet homme, Las Cases !... Je ne le verrai pas, je regarde mon fils... Ouvrez la fenêtre. L'air du soir me fera du bien peut-être... Le soleil se couche, s'éteint; et moi aussi,

je m'éteins! Ah! un nuage! un nuage qui ait passé sur la France!... France! ma chère France!... Mon enfant ! Donnezmoi un de ses portraits : celui qui est brodé par Marie-Louise. . . Je ne puis plus voir son buste, mais je le sentirai encore dans mes mains. Merci !... Ah ! s'il était là ! si je sentais ses petites mains!... si je voyais ses beaux cheveuxblonds!... Mais rien!... rien! à deux»mille lieues!... Oh! ma poitrine!... On dirait qu'on me tenaille... Oh! ces rois! qu'ils viennent voir leur patient!... Cet uniforme me fait mal! Mon épée!... donnezinoi mon épée !... A moi !... à moi mes grandes bataille.» :... Marengo! Austerlitz! Iéna ! Waterloo ! Waterloo !... (Il tombe sur le lit. — Entrent madame Bertrand et ses Enfants, tonte la

Maison.)

BERTRAND

Secourez l'empereur, secourez-le, monsieur Antomarchi! ne voyez-vous pas qu'il se meurt?...

NAPOLÉON

Pour mon fils... mon nom... rien que mon nom... (Une panse.) Tête d'armée!... Mon Dieu! mon Dieu!... Nation française!

(Il meurt.) ANTOMARCHI, mettant sa main sur le cœur de Napoléon. L'empereur est mort.

(On s'agenouille.) SIR HUDSON LOWE, tirant sa montre.

Six heures moins dix minutes... Bien.

(On entend un coup de canon.) LE DOCTEUR ARNOTT, se retournant.

Qu'est cela ?

SIR BCDSON LOWE.

Eien : un espion qu'on vient de pendre...

DRAME EX CINQ ACTES, EX PROST Porte Saint - Martin. — 3 mai 183i.

« Us ont dit qne Child Harold, c'était moi. . Que m'importe i >

Byrox.

Voici des vers que j'ai faits il y a deux ans. Si je connaissais une meilleure explication de mon drame, je la donueiais.

Que de fois tu m'as dit aux heures du délire, Quand mon front tout à coup devenait soucieux: a Sur ta bouche pourquoi cet effrayant sourire? Pourquoi ces larmes dans tes yeux? »

Pourquoi ? C'est que mon cœur, au milieu des délices, D'un souvenir jaloux constamment oppressé, Froid au bonheur présent, va chercher ses supplices Dans l'avenir et le passé !

Jusque dans tes baisers je retrouve des peines. Tu m'accables d'amour... L'amour, je m'en souviens, Pour la première fois s'est glissé dans tes veines Sous d'autres baisers que les miens!

Du feu des voluptés vainement tu m'enivres. Combien, pour un beau jour, de tristes lendemains!

Ces charmes qu'à mes mains, en palpitant, tu livres, Palpiteront sous d'autres mains.

Et je ne pourrai pas, dans ma fureur jalouse, De l'infidélité te réserver le prix; Quelques mots à l'autel t'ont faite son épouse, Et te sauvent de mon mépris.

Car ces mots pour toujours ont vendu tes caresses, L'amour ne les doit plus donner ni recevoir; L'usage des époux a réglé les tendresses, Et leurs baisers sont un devoir.

Malheur, malheur à moi que le ciel en ce monde A jeté comme un hôte à ses lois étranger I A moi qui ne sais pas, dans ma douleur profonde, Souffrir longtemps sans me venger!

Malheur ! car une voix qui n'a rien de la terre Ma dit : « Pour ton bonheur, c'est sa mort qu'il te faut! » Et cette voix m'a fait comprendre le mystère Et du meurtre et de l'échafaud...

Viens donc, ange du mal dont la voix me convie ; Car il est des instants où, si je te voyais, Je pourrais, pour son sang, t'abandonner ma vie Et mon âme... si j'y croyais !

Alex. Dumas.

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