‹ Théatre [sic] complet de Alex. DumasChapitre 35 sur 175 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

Les Mêmes, NAPOLÉON, DAVOUST, Suite, puis MURAT puis DUROC.

NAPOLÉON

Bonsoir, mes enfants, bonsoir; j'ai voulu passer cette nuit au milieu de vous. Il paraît enfin qu'ils vont nous attendre.

PREMIER SOLDAT

Pourvu qu'ils n'évacuent pas la nuit, comme d'habitude...

NAPOLÉON

Non, non ; Murât a reconnu leurs feux. C'est une bataille décisive, enfants. Comme aux Pyramides, mon brave; — car tu y étais.

PREMIER SOLDAT

Un peu.

NAPOLEON, à un autre.

Tu te souviendras d'Austerlitz, toi ! c'est là que tu as eu la croix.

DEUXIÈME SOLDAT

Oui, pour avoir...

NAPOLÉON

Pris un drapeau. — Eh bien, étes-vous contents, mes amis? votre capitaine a-t-il soin de vous? votre solde est-elle bien payée ?

PREMIER SOLDAT

Oh ! la solde est au courant. 11 n'y a que la ration qui est en retard.

NAPOLÉON

Voyons votre soupe. ( n la goûte. ) Elle est bonne.

LORRAIN

Je crois bien ! J'ai décroché une oie à balle ; et une oie sauvage qui s'en allait vers le Midi, — signe de froid.

NAPOLÉON, à part.

Oui, signe de froid ! (Haut.) Mais nous aurons du bon feu à Moscou, mes amis; et nous y attendrons le printemps. —J'ai soif; reste-t-il de l'eau dans les bidons ?

LORRAIN

Xon; mais j'ai aperçu une source en venant. Attendez...

(n sort.) NAPOLÉON, au prince d'Eckmûhl.

Davoust, savez-vous que la retraite de ces gens-là m'épouvante ! Tout est brûlé sur la route. Cela ressemble à un plan arrêté. On dirait que, d'avance, toutes leurs positions ont été prises étape par étape. Alexandre se tait. Je n'ai négligé aucune occasion de lui proposer la paix. 11 faut que je sois à Moscou pour qu'il se décide, sinon nous y prendrons nos quartiers d'hiver...

LORRAIN, la figure pleine de sang, et apportant de l'eau Voilà.

Qu'as-tu donc?

LORRAIN

Rien. J'ai pas vu un ravin et j'ai roulé dedans : histoire d'arriver plus vite.

"OLÉON.

Essuie ce sang, il empêche de voir tes cicatrices. ( Après avoir

ba. ) Ton eau est excellente. — Tes cicatrices te vont bien. En voilà une que je ne te connaissais pas.

LORRAIN

Ah ! c'est un Espagnol, un don, un senor, qui m'a envoyé, de derrière une haie, ma feuille de route pour l'autre monde. Heureusement que je me suis arrêté à la moitié de l'étape.

napoléon.

Tu ne sais pas lire, n'est-ce pas ?

LORRAIN

Non, sire; mais y n'y a pas d'affront: c'est la faute de mon

p?re.

NAPOLÉON

J'ai créé pour les braves comme toi, qui ne savent pas lire, des places de gardes de l'aigle. Ils ont le grade d'officier. Ce sont eux qui veillent de chaque côté du drapeau, et ils n'ont d'autres fonctions que de le défendre. Je te nomme garde de l'aigle du sixième.

LORRAIN

Merci, mon empereur. — Allons! allons ! v'ià mon bâton de maréchal î NAPOLÉON, se retirant sons sa tente avec Davoust; à Murât, qui entre.

Ah ! te voilà, Murât ! Eh bien ?

MDRAT.

Ils tiennent toujours. Des redoutes s'élèvent le long.de la Moscova ; tout fait présager que, demain, nous les retrouverons dans les retranchements.

NAPOLÉON

C'est une bataille d'artillerie qu'il faut livrer; — tant mieux!

MURAT, à Davoust.

A propos d'artillerie, prince, pourquoi, hier, une de vos batteries a-t-elle refusé deux fois de tirer malgré mon ordre exprès ?

DAVOUST

Parce que je ménage mes soldats et ne verse leur sang que lorsque c'est absolument nécessaire.

MURAT

Oui, vous êtes prudent...

DAVOUST

Et Votre Majesté est par trop téméraire, elle; d'ailleurs, nous verrons ce qu'il restera de votre cavalerie à la fin de la campagne: elle vous appartient, vous pouvez en disposer;

quant à l'infanterie du premier corps, tant qu'elle sera sous mes ordres, je ne la laisserai pas prodiguer.

MURAT

Oubliez-vous que, si vous commandez à l'infanterie, je voue commande, à vous? L'empereur vous a mis sous mes ordres.

DÀVOUST.

Et l'empereur a eu tort.

MURAT

Ah ! je sais bien que votre prudence envers l'ennemi et vorie inimitié envers moi datent de l'Egypte ; mais, si nous avons des différends, l'armée ne doit pas en souffrir, et nous pouvons les vider entre nous deux.

DAVOUST

Votre Majesté descendrait jusqu'à se battre avec un simple maréchal ?

MURAT

Je me bats bien avec un Cosaque!...

NAPOLÉON, roulant nn boulet sous son pied. C'est bien, messieurs ; je désire qu'à l'avenir vous vous en tendiez mieux; car, tous deux, vous m'êtes nécessaires : Murât avec sa témérité, et vous, Davoust, avec votre prudence. — Allez prendre quelque repos ; il ne vous sera pas inutile pour la journée de demain, (ils sortent. ) Ce sera une terrible bataille! mais j'ai quatre- vingt mille hommes; j'en perdrai vingt mille, j'entrerai avec soixante mille dans Moscou, les traînards nous y rejoindront, puis les bataillons de marche, et nous serons plus forts qu'avant la bataille. Quatre heures du matin... — Tous dorment; seul, je veille avec ma pensée, pensée de guerre et de destruction ! Oh ! dormez, enfants ! rêvez de vos mères et de votre patrie : demain, des milliers de vous seront couchés encore, mais sur une terre froide et sanglante... (une pause.) Que c'est une bizarre fortune que la mienne ! homme obscur comme eux, et qui traîne à ma suite des milliers d'hommes! Oh ! il y a des moments ou quand je suis seul, face à face avec mon génie, je frissonne, car je doute ! Si ce que je crois mon étoile n'était que de l'audace et mon génie du hasard ! Quelle affreuse responsabilité que celle delà vie de tant de milliers d'hommes qui se lèveraient un jour sanglants et mutilés pour m'accuser devant Dieu, — devant Dieu qui me dirait : « Tu n'as point reçu mission de faire ce que tu as fait ; donc, que les pleurs et le sang retombent sur

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ta tête!... » Oh! c'est impossible!... Quels hommes! ne dirait-on pas une race à part, ayant plusieurs existences à risquer ? Il y a treize ans qu'avec eux je suis venu tenter l'Orient par l'Egypte, et les briser contre ses portes. Dans l'intervalle, nous avons conquis l'Europe, et les voilà, conduits par moi toujours, revenant par le Nord dans cette Asie, pour s'y briser encore peut-être!... Qui les a poussés dans cette vie errante et aventureuse ? Ce ne sont point des barbares cherchant de meilleurs climats, des habitations plus commodes, des spectacles plus enivrants ; au contraire, ils possédaient tous les biens, ils les ont abandonnés pour vivre sans abri, sans pain, et pour tomber chaque jour successivement, ou morts ou mutilés, sur la route que je parcours, qui embrasse le cercle du monde, que je sème de tombeaux et qui conduit à l'immortalité, au néant... (On entend battre la diane.) Le jour, déjà le jour! ( Tout le monde s'est levé. ) Eh bien, Duroc ?

DUROC, suivi de plusieurs Maréchaux.

L'ennemi a conservé sa même position.

NAPOLÉON

Battons-nous! Mes amis, voilà le soleil d'Austerlitz.

MURAT

Qu'ordonne Votre Majesté?

NAPOLÉON, aux Maréchaux qui l'entourent.

Voici le plan général. — Pendant le combat, mes aides de camp vous porteront mes ordres particuliers. Eugène sera le pivot. C'est la droite qui engagera la bataille. Dès qu'à la faveur du bois elle aura enlevé la redoute qui lui est opposée, elle fera un à gauche, marchera sur le flanc des Poisses, ramassant et refoulant toute leur armée sur leur droite etdanslaRalouga. Trois batteries de soixante canons chacune seront opposées aux redoutes russes, deux en face de leur gauche, la troisième dans leur centre. Poniatovski et son armée s'avanceront par la vieille route de Smolensk; vous attendrez ses premiers coups de canon pour donner : ce sera le signal. — Allez, messieurs. — Soldats ! voilà la bataille que vous avez tant désirée. Désormais, la victoire dépend de vous; elle nous est nécessaire, elle 3011s donnera l'abondance, de bons quartiers d'hiver, et un prompt retour dans la patrie. Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à Vitepsk et à Smolensk; que la postérité la plus reculée cite votre conduite dans cette journée; que

Ton dise de vous : > Il était à cette grande bataille, sous les murs de Moscou. »

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