SCÈNE PREMIÈRE NAPOLÉON, BERTHIER, .Maréchaux, puis l'Espion
NAPOLÉON, entrant avec les Maréchaux.
Moscou vide ! Moscou déserte ! en ëtes-vous bien sûr ? — Allez, Mortier, et tâchez de découvrir quelques habitants. Ici, tout est nouveau, eux pour nous, nous pour eux : peut-être ne savent-ils pas même se rendre. — Pas la moindre fumée, pas le plus léger bruit! c'est l'immobilité de Thèbes, c'est le silence du désert. Trévise, surtout point de pillage ! vous m'en répondez sur votre tête. — Me voilà donc enfin dans Moscou, dans l'antique palais des tzars, dans le Kremlin!... 11 était temps. — Où est Murât?
DU MARÉCHAL
A la tête de sa cavalerie, poursuivant l'arrière-garde russe sur le chemin de Vladimir.
NAPOLÉON
Je l'aime, ce Murât! toujours ardent, infatigable, comme en Italie, comme en Egypte! six cents lieues et soixante combats ne l'ont point fatigué. Le voilà qui traverse Moscou au pas de course, sans s'arrêter au Kremlin, — où je m'arrête, moi ! Ah! que vous êtes froids, messieurs !... Savez-vous bien où nous sommes ?
BERTHIER
Oui, sire, à six cents lieues de Paris, avec une armée diminuée de quarante mille hommes par la bataille de la Moscova, sans vivres, sans habits, sans munitions.
NAPOLÉON
Eh bien, ne sommes-nous pas dans la capitale ennemie?
Moscou, veuve de ses trois cent mille habitants, vous paraîtelle trop étroite pour loger quatre-vingt mille hommes ? Ces palais que vous partagerez entre vous, sont-ils moins somptueux ou moins commodes que vos hôtels du faubourg Saint- Honoré et du quai d'Orsay ? — Pour moi, j'avoue que j'aime mes Tuileries et mon Louvre; mais, pour cet hiver, je me contenterai du palais des Romanof et des Rurik.
CRIS, au dehors.
Un Français ! un Français !
NAPOLÉON
Entendez-vous? un Français ! Faites-le venir; que je sache quelque chose de ce bizarre secret. — Moscou déserte ! (Apercevant l'Espion.) Ah ! c'est toi ?
l'espion.
Oui, sire.
D'où sors-tu?
De prison.
De prison?
kapoleon.
napoléon.
l'espion.
J'ai été reconnu pour Français et arrêté à Moscou lorsqu'on a appris que Votre Majesté avait passé le Niémen.
NArOLÉON.
Est-il vrai que la ville soit déserte?
l'espion.
J'ai vu sortir les derniers Russes par la porte deRolomna.
napoléon.
Ah ! les Russes ne savent pas encore l'effet que produira sur eux la perte de leur capitale ! Vous l'avez entendu, messieurs? Moscou est à nous, entièrement à nous; que chacun établisse son quartier dans la partie de la ville qui lui plaira, mais avec ordre : songez que c'est notre Paris pour cet hiver. Allez, messieurs, et envoyez-moi le travail de Paris : je n'ai pas pu m'en occuper depuis Smolensk. A compter d'aujourd'hui, mes décrets seront datés du Kremlin, (ils sortent. — A l'Espion.) Eh bien, qu'as-tu vu dans cette Russie ?
l'espion.
Un peuple âpre et dur comme sa terre, pétri pour l'esclavage,
ignorant pour un siècle encore, et repoussant la civilisation, comme les autres repoussent le despotisme.
NAPOLÉON
Oui, oui, et il n'en est que plus dangereux, puisque la volonté d'un seul peut remuer ces énormes masses. Malheur, malheur à l'Europe, si je ne frappe pas le colosse au cœur! car, si je le manque, qui le tuera ? Mais, d'ici, je veille, sentinelle du monde civilisé, un pied sur l'Asie, un pied sur l'Europe. Enfants ! ils n'ont vu dans mon désir d'arriver à Moscou que la vanité de signer un décret daté de la ville sainte, assis sur le trône de Rurik et abrité par la croix d'or du grand Ivan... — Dieu me donne le temps et la force, et je fais de Moscou une des portes d'entrée de mon royaume européen î J'appelle d'ici l'univers à la civilisation, comme le muezzin appelle, du haut des minarets, les mahométans à la prière. Et alors (regardant autour de lui) quelle voix s'élèvera pour dire : « Napoléon n'est pas l'envoyé de Dieu ? » Et quand je pense que je pouvais ne pas atteindre cette Moscou, être arrêté par une fièvre, une chute de cheval, un boulet, et qu'alors on eût cru cette vaste combinaison une guerre ordinaire, une querelle d'empereur à empereur, un vulgaire envahissement de terrain !...
l'espion.
0 Napoléon! Napoléon! ce n'est pas moi, du moins, que tu accuseras de ne pas te comprendre.
NAPOLÉON
i>on, non, je le sais, et je te rends justice. Mais va; voici le portefeuille de Paris et mon ministre qui vient travailler avec moi.