UN AUTRE MARÉCHAL
Sire, sire, le feu!
NAPOLÉON
Et que ferez-vous alors ? Mes soldats, mes enfants, que feront-ils quand vos mains et les leurs se gèleront sur la poignée des sabres et le canon des fusils; quand ils tomberont à chaque pas et qu'ils ne pourront plus se relever; quand il faudra qu'ils reculent au milieu de l'hiver par une route dévastée par leur passage? — Notre force est plutôt morale que matérielle : un prestige nous entoure. Jusqu'à pré sent, nous sommes les invincibles; un pas en arrière, et le prestige est détruit. (Posant la main sur une carte.) Voilà MOSCOU, Paris, Saint-Péterbourg ; voyez et choisissez.
LES MARÉCHAUX
Paris.
NAPOLÉON
Ah ! oui, Paris ! Là sont vos hôtels splendides, vos voitures à six chevaux, vos terres presque royales. Paris ! et y arriverez-vous, à ce Paris qui vous rend timides, lâches, traîtres ?
UN MARÉCHAL
Sire, le feu ! le feu ! on ne peut plus rester ici.
NAPOLÉON, frappant du pied.
J'y reste bien, moi ! et m'écrase ce palais, plutôt que d'en sortir pour retourner en France ! A Saint-Pétersbourg! Là, la paix, la gloire, les regards du monde, les applaudissements de
l'univers! — Non? vous ne voulez pas? Eh bien, meure le projet le plus gigantesque qu'ait enfanté le cerveau d'un homme ! Vous croyez ne m'ôter que Moscou, et vous m'arrachez le monde, (n déchire la carte.) Vous voulez la retraite? Eh bien, vous l'aurez; et retombent sur vous tous les malheurs de cette funeste retraite ! Allez tout ordonner pour elle, et laissezmoi. Ah! laissez-moi, vous dis-je! je vous l'ordonne, je le veux.