MORTIER
Sire, je ne sais, mais les flammes sortent des maisons fermées; le feu a été mis intérieurement.
NAPOLÉON
Le feu mis, oui, par quelque pillard qui aura voulu séparer l'or de l'étoffe... — Oh! voyez, voyez, et qu'on porte des secours.
MURAT, entrant.
Sire, les pompes sont brisées; c'est un complot, ce sont les Russes qui nous brûlent; ils ont changé Moscou en une machine infernale.
NAPOLÉON
Voyez comme le feu accourt! le vent est donc complice?
L'ESPION, entrant.
Sire, sire, pardon ! mais tout brûle, tout est en feu.
NAFOLÉON.
Et qui brûle la ville? qui a mis le feu?
l'espion.
Les Russes, les mougiks.
NAPOLÉON
Impossible !
l'espion.
Regardez, et voyez-les courir au milieu de cette fournaise.
napoléon.
Faites faire feu dessus, tuez-les comme des bétes féroces!.., — Mais cette ville est donc bâtie de sapin et de résine?
CRIS, au dehors.
Le feu au Kremlin ! le feu !
MURAT
Sortons, sire, sortons.
napoléon.
Oh ! restez, messieurs ! n'avez-vous pas peur que ce palais ne vous tombe sur la tète? Restez et écoutez : A la lueur des flammes de Moscou allumées par les Russes, guerre éternelle aux Russes ! Ils nous chassent de leur première capitale : poursuivons-les dans la seconde. Laissez brûler et écoutezmoi.
LES SOLDATS, au dehors.
L'empereur ! l'empereur!
NAPOLÉON, de la fenêtre.
Me voilà, enfants, ne craignez rien. Je veille sur vous, et Dieu veille sur moi. —Laissez brûler, messieurs, et, si le feu épargne quelque chose, anéantissez ce que le feu épargnera. A compter de cette heure, Moscou n'existe plus sur la carte du monde; la Russie n'a plus qu'une capitale : c'est Saint-Pétersbourg, et, dans douze jours, nous y serons.
TOUS
Saint-Pétersbourg!
UN MARÉCHAL
Sire, y songez-vous? Saint-Pétersbourg? Impossible!
NAPOLÉON
Et c'est vous, soldats de fortune, enfants de la guerre, qu'une si grande résolution étonne? Ne voyez-vous pas que nous sommes tous perdus si nous reculons? L'hiver, î'àpre hiver de la Russie va nous saisir à moitié route de la France...