LE JEUNE HOMME
Oh ! au nom de l'empereur, grâce! grâce! je suis une femme.
l'espion.
Une femme ?
LA FEMME
Oui, oui. Me sauverez-vous si je suis une femme?
l'espion.
Viens ici, et réchauffe-toi.
LA FEMME
Vous n'avez rien à me donner ?
l'espion.
Quelques gouttes de ce vin. (Lui donnant une gourde.) Ce que vous laisserez sera pour l'empereur. — Il est sauvé, n'est-ce pas?
LA FEMME
Oui, et à temps. Vous ne savez pas, le pont fléchit.
l'espion.
Si, si, je le sais. (A des Militaires qui veulent entrer.) Arrière! c'est la cabane de l'empereur.
LES SOLDATS
Allons plus loin.
LA FEMME
Et croyez-vous que l'empereur trouve cette cabane?
L ESPîON, prenant un tison enflammé et l'agitant devant la porte. L'empereur! l'empereur!
SOLDATS, dans l'éloignement.
Hé!
D'AUTRES SOLDATS, à l'Espion.
Camarade, du feu, hein ! Donnez-nous du fer .
l'espion.
Prenez.
(Ils prennent du feu et sortent.) SOLDATS, au dehors.
As-tu du bois? où y a-t-il du bois?
NAPOLÉON, de la porte.
Mes amis, démolissez cette cabane, prenez le chaume qui la couvre. Faites du feu, faites du feu.
LES SOLDATS
Et vous? et Votre Majesté?
NAPOLÉON, ôtant son gant et leur prenant la main. Moi, j'ai chaud; tenez.
PREMIER SOLDAT
Non, sire, nous aimerions mieux mourir.
NAPOLÉON
Mes enfants !
l'espion.
Arrière!...
Laissez entrer les gardes de l'aigle ! Il faut que leurs mains se réchauffent pour soutenir leur drapeau.
(Le Porte-drapeau et les Gardes entrent.) LORRAIN, à l'Espion.
Oh! s'il vous plaît, camarade, une petite place au feu, place de sous-officier ! — Cré coquin! que j'ai les mains gourdes!... — Dites donc, camarade, sans indiscrétion, peut-on vous demander ce que vous avez de gelé?
l'espion.
Bien.
LORRAIN
Vous êtes bien heureux ! Faites-moi l'amitié de me dire si j'ai encore mon nez... C'est que je ne le sens plus depuis
Smolensk... Avec ça que j'ai une faim ! — Allons, allons, serrons la ceinture d'un cran : j'ai dîné.
NAPOLÉON
Le canon ! le canon ! c'est l'avant-garde de Routousof et de "Wittgenstein qui a rejoint mon arrière-garde... Mais Ney est là, Ney, le brave des braves! Charles XII! Charles XII!... (A un Aide de camp.) Eh bien, le canon a changé de direction... Qu'est-ce que ce canon?
l'aide de camp.
Tchitchakof, avec trente mille hommes, qui nous attaque en flanc.
NAPOLÉON
Et l'armée, l'armée, passe-t-elle la Bérésina ?
l'aide de camp.
Le tiers est passé, à peu près; mais le pont fléchit...
NAPOLÉON
Je le sais.
l'aide de camp.
Et d'un moment à l'autre...
NAPOLÉON
Silence! — Et vous dites que Tchitchakof...?
l'aide de camp.
Voilà son canon qui se rapproche.
NAPOLÉON
Combien le bataillon sacré compte-t-il encore d'hommes?
l'aide de camp.
Cinq cents, à peu près.
NAPOLÉON
Qu'ils maintiennent Tchitchakof et ses trente mille hommes, et qu'ils donnent à l'armée le temps de passer la Bérésina; en se déployant sur une seule ligne, ils feront croire à un nombre triple. — Allez. — Oh! le pont ! le pont ! Je l'avais bien dit à Éblé, que les chevalets n'étaient pas assez forts. A chaque instant, je tremble d'entendre les cris des milliers de malheureux qui s'engloutiront! Mon Dieu !... Quelqu'un at-il du vin ?
l'espion.
En voici quelques gouttes.
NAPOLÉON, Merci, (il va potfr boire et voit ud de ses Grenadiers nouran', qui u
débat ; il Importe la gourde.) Tien?, mon brave! (Cris de détresse ir.elés aux hourras des Cosaques.) Ah ! voilà le pont qui se brise :
VOIX, au dehors.
Le pont ! le pont !