SCÈNE III NAPOLÉON, pois l'Espion, puis CAULAINCOURT
NAPOLÉON
Ah! c'est un infâme abandon... Je le vois bien: les alliés me craignent, autant comme général de mon fils que comme empereur de France... Mon enfant! mon pauvre enfant! lui pour qui j'amassais des couronnes ! Et c'est moi qui le prive de la sienne! Tant que je vivrai, ils trembleront! Oh ! quelle idée! Oui!... moi mort, mon fils est le légitime héritier de mon empire. Du fond de mon tombeau, je ne suis plus à craindre. Les souverains auraient honte de dépouiller l'orphelin... Que je suis heureux d'avoir conservé le poison de Cabanis ! C'est le même qu'il avait préparé pour Condorcet... (il détache précipitamment de son cou un petit sachet qu'il ouvre et dont il verse le contenu dans un verre.) Ils diront que je n'ai pas eu le courage de supporter la vie... que la mort est une fuite... Que m'importe ce qu'ils
diront ! >Tai-je pas ma raison en moi? (Coupant de ses cheveux et
les mettant dans un papier.) Pour mon fils... Allons, allons ; c'est
un toast à sa fortune, (il boit.) Adieu, mon fils ! adieu, France :
(Il tombe assis, la tête dans ses mains.)
L'ESPION, de la porte.
Que fait-il?
NAPOLÉON
Ah! voilà le poison... Eh bien, Cabanis qui m'avait d'.que ce poison était rapide comme la pensée... Ah!... depuis quatre ans que je le porte sur moi, il se sera affaibli... Il n'a d : force que pour me faire souffrir et pas assez pour me tuer... A!:.
L'ESPION, entrant.
Plus de doute, l'empereur est empoisonné... Sire...
NAPOLÉON
Silence !
l'espion.
Au secours! au'secours ! l'empereur se meurt. Rousta;} Roustan ! Ah! le misérable! lui aussi l'a abandonné... stant! Personne! (n sonne.) Ah! si le sang était du contre-i son!... Au secours ! au secours !
NAPOLÉON
Il n'en est pas besoin. Le poison est comme les boulets. La mort ne veut pas de moi...
CAULAINCOURT, entrant.
Qu'y a-t-il?
l'espion.
Ah! monsieur le duc, où est le médecin Ivan?...
CAULAINCOURT
Il part à l'instant même à cheval... Mais qu'a donc l'empereur?
Il s'est...
NAPOLÉON, a l'Espion.
Silence, sur ta tête ! (a Caulaincourt ) Rien, monsieur le duc... lTne indisposition... (a part.) Dieu ne le veut pas!
CAULA1NC0LKT.
Que Votre Majesté est pale!
NATOLÉON.
Monsieur le duc, auelle est la résidence qu'on m'accorde si j'abdique ?...
102 THÉÂTRE COMPLET D'àLEX. DUMAS
CAULÀI>TCOURT.
Coi'fou, la Corse ou l'île d'Elbe...
NAPOLÉON
Je choisis l'île d'Elbe. Me permet-on d'emmener quelqu'un de ma maison ou de mon armée?
CAULAIXCOURT.
Quatre cents grenadiers, et les personnes de votre maison que vous désignerez. Si Votre Majesté se décide, Bertrand, Drouot et Cambronne demandent la faveur de vous suivre.
NAPOLÉON
Eux ne m'ont jamaisrien demandé aux jours de ma fortune... La postérité récompensera les courtisans du malheur, (n s'approche lentement de la table et écrit.) « Les puissances alliées ayant proclamé que l'empereur Napoléon est le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'empereur Napoléon, fidèle à son serment, déclare qu'il renonce pour lui et ses enfants aux trônes de France et d'Italie, et qu'il n'est aucun sacrifice, même celui de sa vie, qu'il ne soit prêt à faire aux intérêts de la France... Le 6 avril 1814. » — Êtes-vous content, monsieur le duc ?
CAULAI>TCOURT.
Je n'ai plus qu'une grâce à vous demander.
KAPOLÉOX.
Laquelle ?
CAULÀINCOURT
Que Votre Majesté me permette de l'accompagner à l'île d'Elbe.
NAPOLÉON
Vous, Caulaincourt? Cela ne se peut pas.
CAULAINCOURT
Sire...
NAPOLEON
Retournez à Paris; votre présence y est attendue avec impatience, (a un Huissier.) Allez dire au général Petit de mettre ses soldats sous les armes dans la grande cour... Je veux dire adieu à mes braves pour la dernière fois. Adieu, Caulaincourt; la France me regrettera ! et tous ceux qui auront pris
part à ma ruine seront un jour maudits par elle. Adieu, Caulaincourt, adieu !
CAULAINCOURT, lai baisant la main.
Adieu, sire!...
(Il sort par le fond. — Napoléon prend son chapeau sur la table, reste un instant pensif et sort par la gauche.)