ACTE I, SCENE IV
prix à l'entretien que vous allez, j'espère, me faire l'honneur de m' accorder.
EMMANUEL
Vous avez une manière de demander les choses, monsieur, qui éloigne jusqu'à la chance d'un refus. Veuillez vous asseoir, si cette conférence doit durer longtemps.
PAUL, s'asseyant tranquillement.
Volontiers, car j'ai beaucoup de choses à vous dire.
EMMANUEL
Parlez, monsieur.
PAUL
Faites sortir votre valet.
EMMANUEL, à Jasmin.
Laisse-nous. (Jasmin sort , à Paul.) Maintenantj'espère que vous me direz d'abord, et avant d'entamer cet entretien, à qui j'ai l'honneur de parler?
PAUL
C'est trop juste, monsieur; je suis le capitaine dont le vaisseau a transporté à Cayenne le jeune Lusignan.
EMMANUEL, se courbant pour le regarder.
Impossible !
PAUL, toujours assis et avec nonchalance.
Il est vrai que l'avant-dernière fois que nous nous vîmes, lorsqu'à Brest vous me fîtes l'honneur de me rendre visite à mon bord, je portais de longs cheveux noirs, coupés carrément, un large chapeau de paille et le paletot de marin : tout cela change un homme, surtout lorsqu'il ajoute à ce costume un accent bas-breton fortement prononcé.
EMMANUEL, le regardant fixement.
Effectivement, monsieur, je crois me rappeler que sous ce large chapeau dont vous me parlez, je vis briller des yeux pareils aux vôtres, je ne les ai point oubliés; puis ce capitaine se faisait appeler du nom sous lequel vous vous présentez chez moi, monsieur Paul... (Paul s'incline) mais c'est l' avant-dernière fois que j'eus l'honneur de vous voir, m'avez-vous dit ? aidez mon souvenir, monsieur, je vous prie, car je ne me rappelle pas quelle fut la dernière.
" PAUL
La dernière, monsieur le comte, ce fut, il y a huit jours, à Paris, dans un assaut d'armes chez le fils du ministre de la marine; cette fois, j'étais en officier anglais et m'appelais Jones ; je portais des cheveux blonds, un habit rouge, un pantalon collant; j'eus l'honneur de faire des armes avec vous, monsieur le comte, et de vous boulonner trois fois, sans que vous me touchassiez une seule.
EMMANUEL
C'est étrange; oui, voilà bien le même regard, et cependant ce n'est point le même personnage.
PAUL
C'est que Dieu a voulu que le regard de l'homme fût la seule chose qu'il ne pût déguiser, c'est pour cela qu'il y a mis une étincelle de sa flamme. Le capitaine Paul est le même que l'Anglais Jones, et l'Anglais Jones est le gentilhomme que vous avez devant les yeux.
EMMANUEL
Et aujourd'hui, monsieur, que vous plaît-il d'être?