ACTE I, SCENE IV
PAUL
Moi-même : car aujourd'hui je n'ai aucun motif pour me cacher. Cependant, si vous avez quelque préférence pour une nation, je serai ce que vous voudrez... Français, Américain, Anglais ou Espagnol. Dans laquelle de ces langues vous plaît-il que je continue cette conversation ?
EMMANUEL
Quoiquequelques-unes d'entreellesme soient comme à vous familières, je choisirai le français, monsieur, c'est la langue des explications courtes et concises.
PAUL, avec mélancolie.
Soit, monsieur le comte; cette langue est aussi celle que je préfère ; car je suis né sur la terre de France. Le soleil de France est le premier qui ait réjoui mes yeux, et quoique bien souvent j'aie vu des terres plus fertiles et un soleil plus brillant, il n'y a jamais eu pour moi qu'une terre et qu'un soleil.
EMMANUEL, avec ironie.
Votre amour national vous fait oublier, monsieur, le sujet auquel je dois l'honneur de votre visite.
PAUL
Vous avez raison... Il y a donc deux ans qu'en vous promenant dans le port de Brest, vous vîtes parmi ses nombreux vaisseaux un brick, à la carène étroite, aux mâtereaux élancés, et vous vous dites : Il faut que le capitaine de ce bâtiment ait de puissants motifs pour faire le commerce avec un navire qui porte tant de toile et si peu de bois. — De là, naquit dans votre esprit l'idée que j'étais un corsaire, un pirate, un flibustier... que sais-je?...
EMMANUEL
Me suis-je trompé ?
PAUL
Je crois vous avoir déjà exprimé mon admiration, monsieur le comte, pour la perspicacité avec laquelle vous jugiez au premier coup d'œil les hommes et les choses.
EMMANUEL
Trêve de compliments, monsieur; venons au fait !...
PAUL
Dans cette persuasion, vous descendîtes donc à mon hord, et vous trouvâtes dans l'entre-pont le capitaine Paul... Vous étiez porteur d'une lettre du ministre de la marine qui ordonnait à tout officier au long cours, requis par vous, de conduire à Cayenne le nommé Lusignan, coupable d'un crime d'État.
EMMANUEL
C'est vrai.
PAUL
J'obéis, monsieur, car je naviguais alors sous le pavillon de France, et j'ignorais... (Ici Emmanuel se lève et s'approche de Paul) que le nommé J^usignan n'avait commis d'autre crime que d'avoir été l'amant heureux de mademoiselle Marguerite d'Auray, votre sœur.
EMMANUEL, lui posant la main sur l'épaule.
Monsieur!...
PAUL, se levant et prenant négligemment un des pistolets.
Vous avez là de belles armes, monsieur le comte!