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I.ES MÊMES, allant et venant; GEORGES

De» hommes de tous états, pavsans , voituriers, etc., se sont assis aux tables, ou sont groupés au fona, autour de quelques tonneaux vides. — Les uns fument , les antres jouent aux cartes, d'autres au petit palet. — Au moment où Birmann et sa femme sont entrés, l'un dans la maitor , l'autre dans le cellier, Georges paraît au fond ; son teint est pâle ; son air abattu et son regard sinistre. — A son aspect, ceux qui jouent s'arrêtent; ceux quiétaient assisse lèvent, et ils se le montrent audoigt. — Georges entrant d'un pas lent et sans faire attention à ce qui se liasse, s'avance jusqu'à la table qui se trouve devant la maison , et voyant une place vacante, il s'y assied. — Aussitôt deux paysans qui s'y trouvaient se lèvent, emportent leurs verres , leurs pots, et vont s'établir plus loin; Georges ne semble pas y faire attention ; il est

S*jî

plongé dans une sombre et morne rêverie. — Au moment où les paysans s'éloignent de Georges , Birmann rentre, apportant de la bière. )

BiHMANN.

Eh bien! ne vous impatientez pas, mes enfants; où allez-vous donc? pourquoi changezvous de place ? (ils lui montrent du doigt Georges.) Ah! je vois ce que c'est... le diable d'homme de la montagne ! ( Dans ce moment, madame Birmann revient; Birmann, allant à elle jusque vers le milieu du théâtre- et lui montrant Georges. ) Femme, qu'est-ce que je disais tout- à - l'heure? .. Tiens, le voilà !

MADAME BIRMANH.

Ab ! mon Dieu !... Mais regarde donc comme il est défait, comme il est pâle! je t'assure qu'il a besoin de secours.

BIRMANN.

De secours! attends, attends, je vais commencer par le prier de s'en aller.

MADAME BIRMANN.

Ne lui parle pas trop durement.

BIRMANN.

Laisse donc... monsieur! holà, l'homme!... Monsieur Georges!

( Celui-ci levé la tête, regarde en face Birmann , qui le salue avec un airdecrainte. )

CEORGES.

Que me voulez-vous?

BIRMANN.

C'e... c'est... bien des pardons; c'est moi au contraire qui voulais savoir ce que vous demandez.

Rien , un peu de repos sur ce banc.

BIRMANN.

Je sais bien que ça ne se refuse pas ; mais la table était occupée.

GEORGES

II restait une place vacante; j'avais le droit de la prendre.

BIRMANN.

Le droit... c'est à savoir... (Sa femme le tire par son habit. ) Laisse-moi donc lui parler; estce que tu crois que j'en ai peur?... Le droit, vbj c/.-vous, c'estpossib'e quand onprend quelque chose; mais il n'est pas honnête de déplacer les gens quand on ne demande rien.

CEORGES, se levant et le regardant d'un air sinistre.

Vo.is êtes bien peu charitable.

BIRMANN.

Oh ! quelquefois... ça dépend.

MADAME BIRMANN, à son mari.

Tu vas te faire une querelle!

GEORGES, avec découragement.

,!ene puis rien demander, je suis sans argent. Cependant j'ai beaucoup marché; si vous vouliez seulement me donner un verre d'eau $ je pourrais ensuite continuer ma route.

( Birmann et sa femme se regardent d'un air coo-*' yé et attendri. )

III* JOl'KNÉE, SCÈNE HT.

BlflMXNM.

Di* donc , il a soif...

M \ihmï BIRMaSH.

Il ne demande que de l'eau.

B1RMAHK.

Tiens, vois-tu, ça me fait mal : je n'ai plus le courage de le chasser.

MADAME Bl 1,51 ON.

Non, ne le chasse pas; au bout du compte, c'est un homme; donne-lui un pot de petite bière et un morceau de pain.

BIRMANN.

Ma foi, oui; je vas lui chercher ça; d'autant que c'est la dernière fois que nous lui ferons la charité, puisque M. le bailli va le faire déguerpir demain.

MADAME BIRMAN*

En ce cas, mets-lui quelque chose sur son pain... Va vite.

( Au moment où Birmann se retourne, il voit Georges qui se dispose a partir. )

BIRMAM».

Eh! pauvre homme, attendez; restez là, je

vais vous donner quelque chose.

( Il rentre. — Madame Birmann va examiner aux différentes tables si chacun est servi. )

GEORGES

Comment rentrer chez moi sans apporter du pain à ma femme, à ma fille? comment endurer leurs plaintes, entendre leurs sanglots; et, sans pouvoir apaiser leur faim, comment leur dire : Nous n'avons plus .d'asile, on nous chasse d'une misérable cabane; demain, nous n'aurons plus d'autre abri que les rochers?... ( 11 jette un regard sombre autour de lui. ) Si j'avais rencontré quelqu'un...

( Il fait le mouvement d'un homme qui frémit d'horreur.) MADAME BIRMAKN, venant à lui.

Pauvre homme, vous paraissez bien fatigué !

GEORGES

Oui ; j'ai marché toute la nuit.

MADAME BIRMANN.

Toute la nuit! vous avez donc fait un voyage?

GEORGES

Non.

MADAME BIRMANS

Comment, non! et d'où venez-vous donc?

GEORGES

De la forêt.

(Madame Birmann fait un mouvement d'effroi, et s'éioifine de lui. — Birmann rentre, et met sur la table, devant Georges, un pot de bière et un morceau de pain, sur lequel est un peu de lard. — En même temps, le voyageur dont on a parlé sort de la maison, s'avance et regarde Georges d'au air de compassion. )

Lu Mêmes, LE VOYAGEUR.

birmann. à Georges.

Tt nez, ne dites plus que l'aubergiste du

lÀoruFOr n'est pas charitable; buvez un coup, mangez un morceau, et que la Providence voui conduite, si vous méritez qu'elle ait pitié de vous.

(Il s'éloigne. — Au mot de Providence, Georges, qui avait saisi le verre et qui allait boire avidement, s'arrête.)

GEORGES, à part.

La Providence!... (Il fait un profond soupir, ensuite paraissant se remettre un peu, il coupe en deux la morceau de pain , et en cache la moitié sous sa veste. ) Pour ma famille.

(Il se met à manger avidement. — Le voyageur, qui le (C gardait, s'avance. )

LE VOYAGEUR, regardant Georges avec compassion.

Le malheureux!

MADAME BIRMANN, à son mari.

Ah! tiens, voilà le voyageur qui va partir pour Munich... Votre servante, monsieur; avez-vous été bien couché, bien servi?

LE VOVAGECR.

Parfaitement, ma chère dame... Dites-moi, monsieur l'aubergiste, vous avez donc des pauvres dans ce pays?

BIRMANN.

Des pauvres?... non , Dieu merci.

LE VOYAGEUR

Qu'est-ce donc que ce malheureux ?

BIRMANN.

Ah! cet homme-là? c'est différent. Ce étranger qui demeure dans la montagne an croit qu'il est venu de France.

LE VOTAGETJR.

II paraît bien à plaindre ; il fait un frugal repas. Avant de me mettre en route, j'aime assez à trouver l'occasion de faire quelques charités; cela porte bonheur au voyage. Servez-moi sut cette table une bouteille de bon vin ; je boirai le coup de l'étrier, et je crois que ce pauvre homme ne sera pas fâché de trinquer avec moi.

BIRMANS

Vous voulez trinquer avec lui?

MADAME birmann, à son mari.

Laisse-le faire, c'est une bouteille de vendue, Babet ! au petit caveau ; du cachet vert... Vite. (Babet sort.) LE VOTAGECR , à l'hôtesse.

Vous m'obligerez de faire le compte de ma dépense, il m'importe d'arriver de bonne heure à Munich.

MADAME BIRMANN.

Dans la minute, je n'ai que l'addition à faire.

( Elle s'assied , et prend son ardoise et sa pierre blanche. — De son coté, Babet apporte une bouteille et un verre, que le vov3geur lni fit signe de mettre sur la table où est Georges. — Babet obéit d'un air étonné. — Georges , jusque-là, n'a point fait attention à l'étranger ; celui-ci se verse à boire; puis il prend le verre de Georges , jette le peu de bière qui s'y trouve, et le remplit de vin; Georges alors lève la tête, et le regarde avec surprise.)

i.F. VOTAGEUR, souriant de l'étonnement de Georges. Coûtez ce vin, mon bra\e homme; je pensa

TRENTE ANS

qu'il voug réchauffera mieux l'estomac que

votre petite bière. (Il tend son verre pour trinquer.

— George* , étonné, avance aussi le sien. — Tons les assis-

■ ris font an mouvement comme pour empêcher l'étran-

• r; nuis Birmann les retient , en leur indiquant que c'est

un passager qui ne connaît point Georges. — Trinquant. )

A la miséricorde du ciel, qui vient au secours

<les malheureux! ( Georges détourne la tête, et va

pour poser son verre. ) Buvez donc, mon ami.

( Georges !e regarde. — Ils boivent en même temps.)

GEORGES

Ah! comme ce vin me ranime!

LE VOYAGEUR, souriant.

Je suis bien aise qu'il vous fasse plaisir. (Versant de nouveau.) Allons, à un meilleur avenir.

Oui, à un meilleur avenir... (A part. ) Et demain, sans asile!...

( Us boivent.) BIRMANN , à sa femme.

Femme, tiens, j'ai peur que ça ne porte malheur à l'étranger.

MADAME BIRMANN.

Quatre et deux font six florins... Tu vas rne faire tromper.

LE VOYAGEUR

Dites-moi, mon brave homme, connaisse*vous bien le pays?

GEORGES

Parfaitement, monsieur.

LE VOYAGEUR

On m'a dit qu'il existe un chemin beaucoup plus court que la grande route, pour aller d'ici à Munich.

GEORGES

Cela est vrai, monsieur, celui de la Montagne-Rouge. Cette route est plus courte de moitié.

LE VOYAGEUR

Diable! la différence est forte. Peut-on suive cette route à cheval?

GEORGES

Facilement, pourvu qu'on la connaisse. (Il le regarde avec plus d'attention. ) Vous n'êtes doncpas de ce pays?

LE VOÏAGEUR.

Non ; j'arrive de la Suisse, et je me rends dans le Nord.

MADAME BIRMANN, venant à la table.

Monsieur, voilà votre petit compte, tout u plus juste; soupe, couché, déjeuné , vous et otre cheval, 8 florins; la bouteille à part.

LE VOYAGEUR

C'est une bagatelle...

( Il tire une bourse pleine d or , qu'il vide j moitié sur la table. — Georges fait uu mouvement, et rcgaide cet or.)

GEORGES, à (.ait.

De lot !

LE VOYAGEUR

Je n'oublierai pas votre auberge, ma bonne dame, et j'y logerai à mou retour.

MADAME BIRMANN.

Monsieur est bien honnête.

LE VOYAGEUR, se levant.

Ordonnez, s'il vous plaît, qu'où attache mon porte-manteau, et qu'on amène mon cho> val.

MADAME BIRMANN.

Tout de suite.

GEORGES, à part.

Quel chemin va-t-il prendre?... allons l'ai tendre... l'attendre!... il vient de me secourir... ah! jamais!... non! fuyons!

( Georges s'éloigne. ) LE VOYAGEUR, à lui-même.

Parbleu! l'occasion se présente... d'ailleurs, un jour de fête , je trouverais difficilement un guide; ce pauvre... (il se retourne du côté de Georges, au moment où celui-ci va sortir.) Eh! brave homme, ne partez pas encore; je veux arriver de bonne heure à Munich, et je me décide à prendre le chemin le plu» court; mais je crains de m'égarer dans la montagne; si vous vouliez, me servir de guide?...

GEORGES

Moi!...

LE VOYAGEUR

Je récompenserai votre peine.

BIRMANN.

Par exemple !...

( Sa femme le retient. )

GEORGE-;

Vous servir de guide ?... non.

LE VOYAGEUR

Pourquoi?... vous connaissez le chemin; vous gagnerez deux florins; puisque vous êtes malheureux, ce sera pour vous une bonne journée !

Cela est vrai... eh bien... volontiers.

LE VOYAGEUR

En ce cas, disposez-vous à me suivre, et achevez cette bouteille.

GEORGES, retournant près de la table.

Ciel ! détourne de moi cette horrible tentation.

BIRMANN. à sa femme.

Je te dis que je veux lui parler; je ne veux pas avoir ça sur ma conscience. (A l'étranger. 1 Pardon, monsieur...

MADAME BIRMANN, à son mari.

Ah cà, est-ce que tu es fou, loi, de vouloir empêcher ce pauvre homme, qui meurt de faim, de gapner une bonne journée? Et de quoi as-tu peur, en plein midi, un jour de Fête, quand il v a du monde sur tous les < hemins? Songe que demain, r:e malheureux, sa femme, sa petite fille, seront chassés de leur isile, -.m~ pain, sans ressource ; et que le peu d'argent qu'il va

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