SCENE I
LA COMTESSE DANSPAGH, CAROLINE, assises aux deux coins de la cheminée: MAGNUS WERNER, UN ÉTUDIANT, devant la table qu'entourent une douzaine de jeunes gens.
WERNER
Ce que je vous dis est rigoureusement vrai , Messieurs, car toutes ces tètes sont historiques. Le suicide est donc le fait du désespoir et non de la lâcheté ; il faut au contraire un grand courage pour se donner la mort; l'homme a horreur de sa propre destruction. Voyez cette tète... (Il désigne du doigt un des plâtres.) Une fermeté considérable , l'instinct de résistance et de combat peu saillant; de la conscience, beaucoup d'amour-propre, ce qui fait le génie; mais point d'espérance. C'est un jeune peintre de Bologne qui s'est tué. A vingt-deux ans , il produisit une œuvre sublime que ses rivaux traitèrent de ridi
**■ ses rivaux. Le jeune peintre rentra chez lui plein | d'amertume et de fureur, Messieurs; il déchira
ses toiles commencées, excepté une. sur laquelle j il se peignit lui-même avalant une coupe de poii son devant son chef-d'œuvre méconnu. Il avftiî
(ies dettes: pendant un an. il lit des enseignes, j des portraits , tout ce qu'on voulut alin de les j paver; et quand il fut libre de tout engagement, j sûr que son corps était bien à lui , il se mit en | l'ace du tableau qui le représentait s'empoison-
nant et il s'empoisonna î
CAROLINE
Pauvre jeune homme !
WERNER
Voyez maintenant cette autre : celie d'un Français condamné à mort pour assassinat. Regardez comme la faculté de l'amour de la famille est puissante chez cet homme! Là aussi vous remarquez une fermeté immense. Eb bien! quand on l'eut condamné, il se pourvut en cassation,
cule et que le public condamna sur le rapport dc^eî. pour éviter une exécution infamante êmt
LE PRIGAND ET LE PHILOSOPHE
l'opprobre eût rejailli sur sa famille, il resta cin- ^ quante-six jours sans vouloir prendre aucune nourriture. Il est mort de faim dans sa prison... l'étudiant, montrant un plâtre remarquable. Parmi ces tètes de criminels, en voici une, M. Werner, qui présente des circonstances bien extraordinaires...
WERNER
C'est une belle tête que celle-là , mes amis. Il y avait en elle de la puissance et du génie. Celui qui l'a portée pouvait èire un grand homme ; il il n'a été qu'un chef de brigands ; c'est la tète du fameux Schinderhannes.
l'étcdiant.
Ah ! il est probable alors que nous lui donnerons bientôt un pendant.
WERNER
Comment cela ?
l'étudiant.
Le bandit Oscar a été tué.
LA COMTESSE, avec émotion.
Tué!.. En êtes-vous sûr , Monsieur?..
WERNER
Pris ou tué... On Ta dit tant de fois!..
l'étudiant.
Cette fois-ci est la bonne , apparemment. Du moins , le journal officiel l'affirme. Le voilà. (Il tire un journal de sa poche.) LA COMTESSE, vivement.
C'est inutile... (Se reprenant.) Cependant... lisez, Monsieur.
l'étudiant, lisant.
« Hier au soir , à l'hôtellerie de Y Aigle- Noir, un jeune homme, appelé Frédéric de Muldorf . a tué le chef de brigands Oscar, qu'il suivait à la piste depuis long-temps... 20,000 florins étaient promis au porteur de la tète du bandit ; le généreux Frédéric a voulu qu'ils fussent donnés aux pauvres de la ville. L'exécution du cadavre aura lieu aujourd'hui. »
(La Comtesse frémit et baisse la tète pour cacher son trouble.) WERNER.
L'exécution du cadavre!.. Oui, ils croiront le tuer deux fois, ainsi! Que c'est ingénieux, la justice humaine!.. Ce sera une belle tête à étudier, Messieurs. On raconte de ce bandit des choses prodigieuses. La nature fut bien cruelle envers lui, ou ses parons furent bien coupables... Qui sait ce qu'on aurait pu faire d'une telle organisation?.. (Se levant et saluant les jeunes gens.) La séance est levée, mes amis... A une autre fois , quand vous voudrez et tant que VOUS voudrez ! (Les jeunes gens sortent.)
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