SCÈNE Vf
LES MÊMES, CAMILLE, en vieille paysanne. CARTOUCHE, à Camille.
Tu vas conduire madame dans la chambre la plus retirée; tu ne la quitteras pas d'un instant. Je crois qu'elle ne m'entend pas. (plus haut. ) Tu vas conduire madame dans la chambre la plus retirée; tu ne la quitteras pas d'un instant, et songe que tu m'en réponds.
CAMILLE
C'est bon!... c'est bon!... on ne la quittera pas.
CARTOUCHE
Surtout qu'on ait pour elle tous les égards.
CAMILLE
Sans doute... pourquoi pas tout de suite la traiter comme une princesse?
CARTOUCHE, à Camille.
Silence !
ALPHONSINE
Malheureuse 1...
CAMILLE
En voilà encore une qui pleure!... (à Alphonsine.) Allez, allez, vous ne tarderez pas à vous consoler... Ne dirait-on pas qu'elle est bien malheureuse d'être dans notre société?
BEAULIEU
Allons, la vieille, laisse cette jeune fille tranquille.
DUMENIL, montrant Madelon.
Mais qu'est-ce que nous allons faire de ça?
CARTOUCHE
Ah ! pour cette grosse lille, qui rit aussi facilement qu'elle pleure, elle aidera notre vieille sourde dans les soins du ménage.
BEAULIEU
C'est parfaitement arrangé ; je me charge de la mettre au fait-
MADELON, à deux voleurs qui lui prennent les bras.
Oh! oh I voulez-vous bien ne pas me toucher!
CARTOUCHE
Ah! j'oubliais; vous trouverez sur elle une bourse d'or que je lui ai donnée hier, et qui lui devient tout-à-fait inutile aujourd'hui.
DUMÉNIL
Je me charge de la restitution.
MADELON
C'était ben la peine de me la donner, hé ! hé ! Quand je vous dis qu'on ne touche pas à ça... ah! ah! ah!...
DUMENIL.
Allons, marche!
ALPnONSLNE, à qui Camille donne le bras. Ah ! ma mère !...
CARTOUCHE
CAMILLE, à voii basse.
Vous la revoirez!...
ALPHONSINE
H se pourrait! Quel changement!
CAMILLE
Silence!...
(Alphonsine, Camille et Madclon entrent dans la ferme.)
CARTOUCHE, BEAULIEU, DUMÉNIL, Voleurs.
CARTOUCHE, fumant sa pipe.
Messieurs , vous le savez, toute la science de notre profession ne consiste qu'en deux choses: à prendre et à n'être point pris. Or, les nombreuses expéditions qui se sont succédées depuis si peu de temps ont attiré sur nous tous les regards; on nous poursuit sans relâche, on est même prévenu de tout ce que nous voulons entreprendre. Cela vous surprend?... c'est pourtant comme j'ai l'honneur de vous le dire. Un traître serait-il parmi nous ? Vous ne pouvez, je le vois, concevoir une semblable idée... Rassurez-vous; s'il en existe, je saurai le découvrir. Mais notre retraite ne peut être sûre longtemps; l'affaire de cette nuit aura donné l'éveil ; je crois donc qu'il est prudent de changer de domicile, et de ne pas attendre qu'on nous donne congé. J'ai remarqué qu'à deux lieues d'ici, sur la grande route, il existe une auberge isolée, qu'on appelle l'auberge du Pistolet ; c'est là que je vous établis provisoirement, et c'est toi, Duménil, que je charge de prendre possession de notre nouvelle demeure.
DUMÉNIL
Tu peux compter sur moi.
CARTOUCHE
Tu partiras avec quelques-uns de nos gens. Nous avons ici les voitures de ces honnêtes routiers qui sont tombés entre nos mains il y a huit jours; couvrez-vous de leurs habits, et à neuf heures du soir vous vous présenterez à l'auberge; vous surprendrez votre monde... et vous deviendrez propriétaires de l'établissement.
DUMÉNIL
Je comprends. Je puis emporter une partie de nos munitions, en transformant nos barilsd'huile en barils de poudre ?
CARTOUCHE
Bien! Partez à l'instant; vous attendrez dans le bois voisin de l'auberge l'heure que je vous ai indiquée.
DUMENIL
Dans deux minutes nous sommes en route. Suivez-moi, vous autres.
( Duménil et une partie de ses gens sortent par le fond ; pendant cette scène, Camille s'est montrée plusieurs fois à la porte de la ferme, et elle y a entendu l'ordre de Cartouche.)