CHRISTOPHE, CONRAD
CHRISTOPHE, à part. Conrad!... pourquoi tremblé-je à son aspect? (Haut.) C'est vous !
CONRAD. Oui, c'est moi... Il n'y a donc personne pour m'ouvrir, quand je frappe ? Il faut que j'enfonce les portes, si je ne veux pas coucher dehors.
Christophe. Est-il l'heure d'être dehors?
CONRAD. Pourquoi pas... si cette heurelà me convient?.. N'y a-t-il pas ici des domestiques pour m'attendre! les avez-vous déjà tous chassés, comme Péters... pour faire plaisir à votre curé?...
Christophe , à part. Le malheureux!
dans quel état !...
CONRAD s'asseoit à table , à la place qu'occupait le curé et se verse à boire. Je ne veux pas que Péters s'en aille ; j'ai besoin d'un domestique pour me servir, moi : Péters est un bon serviteur. . . je le garde.
Il boit.
Christophe. Misérable!... il n'a déjà plus sa raison... ( Il s'approche de lui.) Je vous défends de boire davantage.
CONRAD , lui tournant le dos. Ah ! laissemoi en repos!... je ne me sens pas à mon aise!... mon sang est échauffé... j'ai bu parce que j'étais altéré... et je le suis encore.
Il se verse à boire.
CHRISTOPHE , s' échauffant. Je te répète que je ne veux plus que tu boives. ..
CONRAD. Quoi... parce que je bois le vin de ton prêtre?... ( Montrant les bouteilles vides.) Il en a bu assez, le saint homme. .. à mon tour!... ( Il boit. ) C'est dommage que je n'aie pas pu le rencontrer... {avec un geste terrible ) nous aurions trinqué ensemble.
CHRISTOPHE. Impie'.
Conrad. Mais qu'il ne s'avise plus de remettre ies pieds ici !
CHRISTOPHE. Quoi ! tu oses...
CONRAD. Oui... je lui défends de rentrer jamais dans la maison... je lui défends !
CHRISTOPHE, furieux. Chezmoi! 61s rebelle, chez moi !...
CONRAD, exalté. Oh ! chez toi!... la maison m'appartient autant qu'à toi: c'était le bien de ma mère... c'est le mien aujourd'hui... et je ne veux pas que mon plus cruel ennemi vienne dans ma maison... et il n'y viendra pas... ou sinon...
CHRISTOPHE. Si non?
CONRAD. Il n'en sortira pas vivant.
CHRISTOPHE. Et je te dis, moi, qu'il y viendra, et demain... et tous les jours... et que si tu t'avises de lui faire la plus légère insulte... je te chasse!
CONRAD. C'est bon ! je ne m'en irai qu'après l'avoir tué !... Tiens... tu vois cette faux...
Il va décrocher la faux qui est pendue à la muraille.
CHRISTOPHE , épouvanté. Malheureux !
ne touche pas à cette faux... n'y touche pas. .. c'est un instrument de meurtre et de malédiction... elle est maudite... entendstu... maudite...
CONRAD , sans l'écouter. Je te dis qu'il faut que je l'aiguise... la mauvaise herbe est dure à couper!...
Il décroche aussi le grand couteau, et se met à aiguiser la faux.
CHRISTOPHE, dans le plus grand désordre. Conrad. . . remets cette faux à sa place ! . . . je te l'ordonne.
CONRAD, ricanant et sans se déranger. Tu vois bien qu'elle n'est pas encore affilée. Il continue.
CHRISTOPHE , courant à lui. M'obéirastu, démon !...
Conrad. Ne me touche pas...
Christophe. Je veux que tu m'obéisses...
Conrad, le repoussant. Arrière, vieillard!
Christophe veut lui arracher la faux ; Conrad le repousse rudement. Christophe tombe tout étourdi sur le grand fauteuil ; dans la lutte il s'est blessé à la main, son sang coule. Il est dans un état complet d'exaspération et d'égarement ; ses yeux tournent dans leurs orbites, sa respiration est pénible, il ne peut proférer que des paroles entrecoupées ; la pendule sonne minuit.
CHRISTOPHE, dans un fauteuil l'œil fixe et hagard. Comme lui... oui, comme lui !... la malédiction est accomplie !... l'heure a sonné!... Monstre, tu viens de porter la main sur moi... Dieu te punira comme il me punit moi-même. J'ai frappé mon père ! ici... le même jour... à la même heure! il est mort en me maudissant... comme U m'a maudit, je...
LE DOIGT r>r DIEU.
CONRAD, tombant à genoux. Grâce, mon père !
CuniSTOrilE, avec horreur. Ne m'approche pas!... {Apercevant le sang dont il est souillé.) Je suis taché de sang! ce sang, c'est le mien, mon père... c'est le mien... mon fils l'a répandu... mon fils t'a vengé ! ah!...
La respiration lai manque.
CONRAD, avec désespoir. Mon père ! il va mourir... et c'est moi... moi qui l'ai tué! du secours... du secours... Mon père, revenez à vous...
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