SCÈNE IV
Les Mêmes, LE CABARETIER , un plat à la main.
ANGO
Et à boire , maintenant !
LE CABARETIER
Quel vin désirez-vous?
ANGO , brusquement.
Le meilleur!..
LE CABARETIER
Mais c'est le plus cher , aussi !
ANGO
J'ai soif... dépêchez- vous.
(Il lui donne une pièce d'or.) LE CABARETIER.
Comme il a le parler rude, l'hérétique !.. (A part.) Mais son or est bon, ma foi... (A Ango.) Il n'est pas nécessaire de vous rendre, monseigneur !..
ANGO
Non , gardez le reste.
(Le Cabaretier sort et apporte du vin quelques instans après.) MAROT, ayant découpé le gigot.
Tiens, Dolet, voilà une tranche qui tenterait le pape.
DOLET
A vrai dire , je ne me sens pas d'appétit... 11 y a un homme là-bas qui rôde depuis une heure autour des tables , et dont la présence ici me paraît suspecte... 11 ne mange pas, d'abord, et puis, tenez, voyez-le! il a les yeuv braqués sur le plat de ses voisins ! Parlons plus bas !
M A ROT
Bah!., quelque pauvre diable de poète, que l'ordonnance aura réduit à ne pouvoir faire gras que des yeux.
DOLET
Un espion, plutôt. Quelque agent du président Mouchy un mouchard...
M A ROT
Un mouchard!.. Le mot est bon... il restera.
(On rit.) DOLET.
Tenez , frères , nous sentons le roussi.
MAROT
C'est le rôti que tu veux dire! Allons, h* de la peur ! Buvons et mangeons à notre aise.
TOUS
Oui, oui!
FURSTEMRERG , à part.
Allons!., il faut commencer... (il s'approche d'Ango et lui frappe sur l'épaule.) Vive Dieu \ camarade , quel appétit !..
ANGO
De quoi vous mêlez- vous ?
FURSTEMRERG.
De votre salut en cette vie et dans l'autre... Manger de l'aloyau un vendredi !
ANGO
Un vendredi ou un dimanche, qu'importe?.. Cet homme est fou !
FURSTEMRERG.
Vous ne connaissez donc pas la nouvelle ordonnance?
ANGO
Quelle ordonnance ?
FURSTEMRERG.
Vous n'êtes pas de Paris , sans doute ?
ANGO
Pourquoi toutes ces questions?
FURSTEMRERG.
Vous ne savez donc pas, malheureux , qu'il y va de votre tête et de votre âme ; qu'il a été ordonné, sous, peine de la hart, d'abord, et de l'enfer après , de faire maigre les vendredis et samedis... entendez-vous?
ANGO
Il n'y a qu'une ordonnance du médecin qui puisse me faire jeûner, moi... sinon je déjeune toute la semaine.
FURSTEMRERG.
Vous êtes donc un hérétique ?
ANGO
Moi?., je suis matelot, et j'ai faim tous les ours.
FURSTEMRERG.
Ce que je vous en disais , c'était pour vous , pour votre femme ; car vous me paraissez étrangers tous deux à Paris.
ANGO
Je vous remercie : j'ignorais, en effet, l'or
ANGO
<JQ,
donnance dont vous parlez ; car à Dieppe , mon pays , on mange chair ou poisson à volonté.
FURSTEMBERG
Vous êtes de la ville de Dieppe ?
ANGO
Oui... Je suis venu pour parler au roi.
PB RSTEMBERG.
Au roi? (A part.) Je le savais!
ANGO
J'ai à lui parler d'une affaire entre nous.
FURSTEMBERG
J'entends!
ANGO
-lais j'aurai fait, je crois, un voyage inutile.
FURSTEMBERG
Comment cela?
Ce roi !.. je n'ai pu pénétrer jusqu'à lui... Je me suis présenté vingt fois à son bord... On approche plus facilement d'une frégate anglaise.
FURSTEMBERG
Eh bien , moi , je peux vous présenter au roi.
ANGO , se levant de table.
Vous?
FURSTEMBERG
Quand vous voudrez.
ANGO , se levant.
Le plus tôt possible !
FURSTEMBERG
Aujourd'hui peut-être !..
ANGO
Tant mieux...
FURSTEMBERG
C'est convenu!.. Donnez-moi votre adresse afin que j'aille vous prendre aujourd'hui ou de main à l'heure que j'aurai obtenue pour l'audience.
ANGO
Ango, de Dieppe, chez notre parente madam Destouteville, place du Châtelet.
FURSTEMRERG.
Vous pouvez compter sur ma parole... Vous verrez le roi ; mais j'ai un conseil à vous donner.
Lequel?
FURSTEMBERG
Ne lui montrez pas votre femme ; elle est trop belle.
ANGO
Et d'où savez-vous qu'elle est belle ?
FURSTEMBERG, à part.
Jaloux... bon! (Haut.) Ah! si elle était moins belle , son voile serait plus épais.
ANGO
Le roi ne la verra pas.
(Il se remet à table.)
FURSTEMBERG, à part.
Maintenant il faut partir... (Haut.) Je vais m'informer si François I" peut recevoir aujourd'hui... Attendez-moi... Je viens vous apporter la réponse.
ANGO
Merci.
(Fustemberg sort.)