I ! ROI
Oui...
ANGO
ANGO
Ah!., je puis donc parler maintenant. 11 y a assez long-temps que je voulais me trouver en sa présence.
LE ROI
Qu'avez-vous donc à lui dire?
av;o.
Qu'il écoute bien!.. J'ai fait cinquante lieues pour venir le trouver à Paris, et je suis resté huit jours dans cette ville à dépenser inutilement mon temps et mon argent , sans pouvoir arriver jusqu'à lui... J'allais m'en retourner dans mon pays, à mes affaires, quand, par hasard, j'ai été arrêté... et j'en suis bien aise... Oui, complaisante police , je te remercie de m'avoir arrêté ; grâce à toi , je puis conter au roi tout ce que j'ai sur le cœur...
LE roi.
Au fait!., je vous écoute.
ANGO, brusquement.
Vous m'écoutcz!.. vous êtes donc le roi, vous?.. J'aurais dû m'en douter, puisque vous siégez sur le siège le plus haut du tribunal... LE roi , se découvrant le visage.
Je suis le roi, parlez!..
Mais aussi , qui diable reconnaîtrait le roi sous ce froc de capucin ?.. pas plus que vous ne pourriez reconnaître sans doute le plus riche armateur de Dieppe sous ce costume de matelot enchaîné ?
FLRSTEMBERG , à part.
C'est un homme puissant autant qu'énergique.
ANGO
Moi, je m'appelle Ango... Je suis marchand de mon métier... ma maison est à Dieppe, et mes vaisseaux sont partout... On demande justice contre moi , à cause de je ne sais quel crime d'hérésie... pour avoir, je crois, mangé de la viande, hier vendredi , dans le cabaret où j'ai été arrêté... Il s'agit bien d'autre chose entre nous, ma foi !.. Moi, je viens vous demander réparation d'une injure faite à la France entière.
LE ROI
Que dites-vous ?
ANGO
Sire ! les Portugais, dans la mer d'Afrique, ont pris un de mes bâtimens et tué son équipage!
LE ROI
Que voulez-vous ?
ANGO
Vous le demandez , vous !.. eh bien !.. je vais vous le dire, moi... Il faut que vous obteniez satisfaction du roi de Portugal, ou que vous lui déclariez la guerre !
LE roi , riant.
Cet homme est fou !
ANGO
Car les Portugais, en prenant mon vaisseau , ont violé le pavillon français, et le pavillon, c'est la patrie : et vous êtes le chef de la patrie.
Mon injure vous regarde donc... Les Portugais vous ont donc attaqué vous même , vous , François Ier , roi de France , en m'attaquant , moi , Àngo , marchand de Dieppe.
LF. ROI , riant plus fort.
Foi de gentilhomme ! le pauvre diable a perdu la tète.
(Tous les juges rient.)
ANGO
Voilà ce que j'étais venu vous dire, majesté, et ce que vous auriez dû savoir déjà , si vous vous inquiétiez plus de l'intérêt de vos sujets que de ce qu'il leur plaît de manger à leurs repas...
MORIN
Insolent!
LE ROI
Laissez-le!., ses impertinences m'amusent comme les saillies de Triboulet.
ANGO
Ainsi , vous me refusez satisfaction ? ainsi , vous laissez une telle insulte impunie ? Allons , Anglais, Allemands, Espagnols, Portugais, ruezvous tous sur la France ! car elle a un roi qui s'occupe à la juger au lieu de la défendre , qui porte un froc au lieu d'une cuirasse , qui ne tient pas à être grand roi, mais grand inquisiteur. FURSTEMBERG, bas au roi.
Ne nous arrêtons pas plus long-temps à cet insensé ! le bal commencerait sans nous. MORIN , se levant.
Messeigneurs ! c'est un ennemi de Dieu et des hommes , que vous voyez ici présent. .. LE ROI , ]"interrompant.
Assez! monsieur le lieutenant criminel, je vous prie... (Morin se rasseoit.) Je désire qu'Ango l'armateur ne soit plus poursuivi pour crime d'hérésie... C'est déjà trop que le pauvre fou ait perdu son vaisseau... (Il rit.) Dirait-on que c'est un propriétaire de navires? Allons, matelot de Dieppe , le tribunal te fait grâce, car tu l'as fait rire mieux que mon fou... Je veux que Triboulet ait demain une jaquette semblable à la tienne... Qu'on reconduise Ango à ses navires, à ses affaires, comme il dit... qu'il quitte Paris et qu'on l'escorte bien jusqu'à Dieppe!... (A l'Officier.) Vous en répondez!
(Les juges sortent. — L'Officier ôte les chaînes des mains d'Àngo.)