SCENE PREMIERE
JEAN TARDY, lisant à une xahU placée unpeu sur la droite ; à droite, THERESE, filant au rouet ; à gauche, MADELEINE, raccommodant des filets.
JEAN , lisant à voix haute : « Et comme f> la pluie tombait avec violence , et que » le tonnerre grondait dans le lointain, le
» saint crut entendre une voix qui disait : » Mon Dieu ! secourez-moi. » Il s'arrêta au milieu de sa prière pour écouter.
TnÉRÈSE. Quelle heure est-il?
JEAN. Pas encore huit heures...
Thérèse. Huit heures? et Pierre ne revient pas.
jean. Il aura trouve dans la montagne
MAUAsUS THEATRAL.
un bouquetin qui l'aura mené plus loin que de coutume... voilà tout.
(Il reprend son livre.)
THÉRÈSE. Je crains...
JEAN, gravement. Silence, Thérèse !
{Reprenant la lecture.) « Il s'arrêta au mi- » lieu de sa prière pour écouter. Au bout » d'un instant , la même voix répéta le » même cri ; alors le saint prit sonbâton, .» alluma sa lanterne et sortit de sa grotte «< pour aller...» Madeleine, ma chère enfant, tu ne m'écoutes pas et tu ne travailles pas... A quoi penses- tu, Madeleine?
madeleine, se retournant. Mon père, je regarde les nuages qui passent et la neige qui tombe, et j'écoute le vent qui gémit dans les sapins.
THÉRÈSE , se levant. 0 mon Dieu ! il se prépare un épouvantable orage, et Pierre ne revient pas.
JEAN , se levant aussi. Allons! pas d'inquiétude , femme...,, l'inquiétude inutile offense Dieu. Pierre connaît le ciel comme un aigle, et la montagne comme un chamois... Il serait plus aisé de m'égarer dans ma chambre que lui dans le Buet.
TnÉRÈSE. C'est vrai, c'est vrai... Pauvre enfant ! il tombe bien de la neige.
madeleine. Et tu sais, bonne mère, qu'au dire même de toute la jeunesse , il n'y a pas, du Nant-d'Orli à Courmayeur . un cœur plus ferme et un pied plus sûr que le sien.
Thérèse, Je le sais bien... je sais que c'est un fort chasseur; mais j'ai le cœur serré. Ma lampe s'est deux fois éteinte, et j'ai entendu cette nuit des bruits dans l'air, qui semblaient être les plaintes d'une an ie en peine. Il y a trop long-temps que nous
sommes heureux, vois-tu , ma fille et
je sens planer un malheur sur notre humble maison... Yoilà trois jours que Pierre est parti, et il avait promis de revenir au jourd'hui... où donc est-il mon fils?
JEAN. Bien près d'ici, peut-être , et ne songeant pas à mal?
thérèse. Que Dieu t'entende !
JEAN. Laissez-moi l'appeler. (Il ouvre la porte du fond et sonne de la trompe.) Ecoutons...
(Ils écoutent.)
THÉRÈSE. Rien.
madeleine. Vous n'avez pas sonn '■ assez fort, mon père... plus haut , si vous pouvez, je suis sûre qu'on répondra.
jean. Ecoutez ( Il sonne plus fort. )
(Un instant de silence; puis on entend un son <!< trompe dans le lointain. )
tous. C'est lui î
JEAN, tombant sur sa chaise comme en défaitlame. Dieu soit loué! voilà mon Pierre! (A Thérèse.) Embrasse-moi, ma vieille.... Je craignais de ne plus le revoir.
Thérèse, l'embrassant. Pauvre Jean !...
comme te voilà pâle...
JEAN , se levant. Ce n'est rien ; donnemoi le bras comme au jour de nos noces, et allons au-devant de lui.
THÉRÈSE. Allons bien vite.
madeleine. Il fait trop mauvais temps pour sortir , mon père... laissez-moi aller seule.
thérèse. Non... tu es malade, toi.
JEAN. Et nous nous portons bien en
route !
(Il veut sortir.)
madeleine. Prenez au moins votre chapeaxi, mon père.
thérèse. Ah ! oui, Jean, ton chapeau.
(Thérèse sort seule.) JEAN, revenant. Allons , donne.
madeleine. Là!
( Elle lui donne son chapeau.) JEAN. Eh bien ! Thérèse! Thérèse... attends-moi donc Voyez-vous cela? elle
l'embrassera la première.
( Il sort.)
MADELEINE, le suivant à la porte. Ils n'iront pas loin maintenant... Pierre marche vite Eh! mon frère! mon frère!..
(Pierre entre, Madeleine lui saute au cou.)
BaeoaaaeeeBetKwoocQeaaoeeQOBBaooeaooepeqeQQ SCENE II.
MADELEINE, JEAN, THÉRÈSE, et
entre eux deux PIERRE , vêtu en chasseur, V arquebuse -sur le dos.
PIERRE , embrassant Madeleine au front.
Bonsoir, bonsoir, ma petite Madelon...
madeleine. Donne-moi ton arquebuse.
( Elle la lui prend.)
tiiérèse. Mets-toi là, auprèsdufeu, et sèclie-toi. .. Si tu changeais de pourpoint !
pierre , se secouant. Ce n'est rien , ma mère, l'histoire de se secouer un peu... et voilà tout. Et, vous autres, comment allezvous depuis trois jours que je vous ai quittés?
jean. Bien, comme toujours... excepté Madeleine qui a été souffrante.
pierre , lui prenant la main. Qu'as-tu donc, chère sœur?
madeleine. Un peu de fièvre par momens... ça se passera... c'est passé depnis que je t'ai revu.
LE PAYSAN DES ALPES
PIERRE, lacaressûnt. Pauvre mignonne!
JEAN. Si nous soupions !...
THÉRÈSE. Oui, soupons, Pierre.
jeam. Meta la table, Madeleine , et dépêche-toi... voilà un gaillard qui doit avoir ileux mots pressés à dire à la marmite et quatre à la bouteille... hein, garçon?
pierre. Merci , mon père , je n'ai ni taini, ni soif.
JEAN. Nous verrons ça.
Thérèse. Tu n'es pas malade?
JEAN. Lui... malade!... allons dont!...
case porte comme le Mont-Blanc, ces jeunes gens-là... Et la chasse?
pierre. Je n'ai rien tué.
JEAN. Ah! Pierre! Pierre!... tu te négliges... Depuis un mois tu ne rapportes plus rien de tes courses, et cependant tu passes des journées et des nuits entières dans la montagne .. Pierre, tu fais quelque chose que tu nous caches.
PIERRE, vivement. J{ien, rien, mon père.. . mais que voulez-vous? on n'a pas toujours le même bonheur à la chasse... et puis mou arquebuse ne vaut plus rien... les ressorts en sont usés. Aussi je veux partir demain, sans plus tarder, et même ce soir, si le temps se remet , pour Chambéry, afin d'en acheter une meilleure.
MADELEINE, laissant tomber un plat qu'elle tenait. Tu pars ?
PIERRE. Oui.
madeleine. Ce soir ?
PIERRE. Oui.
madeleine. 0 mon Dieu !
PIERRE. Pourquoi trembler ainsi? j'irai à Chambéry , j'y resterai quelques jours , pendant lesquels je tâcherai d'y faire marché pour nos bestiaux , et je reviendrai.
THÉRÈSE. Tu as dit que tu ne partirais que si le temps redevenait beau.. . et regarde l'horrible tempête qui éclate. ( Eclairs et tonnerre.) Les voyageurs sont bien à plaindre par une nuit pareille !
JEAN. En effet , par l'orage qui gronde et l'obscurité qui règne , ceux qui sont maintenant engagés dans la montagne courent grand risque de mourir sans confession et de reposer sans tombe.
Thérèse. Hélas!... nous n'y pouvons rien.
JEAN. Nous pouvons toujours, faute de mieux, allumer un grand feu devant le chalet, pour servir de signal aux égarés, s'il y en a; qu'en dis-tu, Pierre?
PIERRE. Vous avez de saintes pensées , mon père , et votre maison sera bénie à cause de vous. . . Allons ! du bois, des feuilles
sèches... et faisons un feu qui se voir de
Servoz à Salanches.
(Il sort avec son porc.)
THÉRÈSE. Eh bien! Madeleine , te voilà encore immobile et pâle comme tout-àfheure.
madeleine. Vous avez dit, ma mère , cpie vous sentiez un malheur planer sur notre toit.
Thérèse. J'ai dit cela parce que Pierre ne revenait pas , mais il est revenu.
madeleine. 11 va repartir, manière.
Thérèse. Pas encore...
madeleine. Il a dit qu'il partirait ce soir, et vous savez que, quand il a dit qu'il ferait une cliose, il la fait.
JEAN , rentrant avec Pierre. Voilà qui est bien.... la flamme pétille gaîment , comme si elle se réjouissait d'avance d'avoir été utile à quelqu'un.. Maintenant, à table. (// s'assied.) Thérèse, viens prendre ta place... Madeleine !
(Thérèse s'asseoit.)
madeleine. Merci, mon père , je ne me sens pas bien en ce moment, et j'aime mieux dormir que souper.
jean. Bonne nuit alors, mon enfant , et bonne santé pour demain.
madeleine. Je ne sais pas si je te re verrai, mon bon Pierre, avant ton départ; et je te dis adieu du meilleur de mon cœur.
PIERRE, la pixnant dans ses bras. Adieu, Madelinette... sois heureuse, ma sœur.
madeleine, bas. Quand pars-tu?
PlEnRE, de même. Cette nuit.
MADELEINE, de même. Il faut que je te parle, à toi seul.
pierre. Quand tout le monde sera couché, viens me trouver ici, je t'y attendrai. (Haut.) Sois tranquille, à mon retour tu auras un joli cadeau.
madeleine. Merci. Et encore bonsoir, à toi et à tous.
( Elle sort.)
THÉRÈSE. N'oublie pas tes prières, ma fille.
madeleine , de loin. Non , maman......
Bon appétit.
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