‹ ThéâtreChapitre 525 sur 846 · SCENE IX · texte numérisé non relu

SCENE IX

PIERRE, puis MADELEINE.

PIERRE, rentrant avec précaution. Ils sont rentrés dans leur chambre , bien tristes , peut-être... Pauvres amis! Ah ! c'est peutêtre au malbeur que je cours... peut-être... Madelame devait venir... Allons! c'est un parti, pris il n'y faut plus penser... Que fait donc Madelaine?.. Je voudrais déjà être loin... mes pieds brûlent ici... Madelaine! Madelaine !

madeleine , entrant doucement. Pierre !

pierre. Te voilà enfin...

madeleine. Tout le monde est-il retiré ?

PIERRE. Oui... nous sommes bien seuls.

madeleine. Ainsi, nous pouvons causer librement.

pierre. Eu toute confiance... Qu'as-tu à me dire ?

madeleine. Je veux te parler. ..Tiens ! assieds- toi là...

PIERRE, assis. Je t'écoute.

MADELEINE , fondant en larmes , et lui sautant au cou. 0 Pierre !

pierre. Eh bien ! qu'est ce que c'est , Madelaine?.. Tu pleures... tu sanglotes, tu as du chagrin, ma bonne fille?., allons! console-toi... essuie tes pauvres yeux, et conte-moi ce qui t'afflige.

madeleine, Jamais je ne pourrai , jamais.

pierre. Pourquoi ? n'as-tu plus de confiance en moi ?

madeleine. Oh ! si.

pierre. Ne suis-je plus ton ami Pierre, ton préféré de tous les jours , ton frère , tendre etdévoué?.. Ne te rappelles-tu plus que je te chantais des chansons, quand lu étais petite, pour t'anmser ou t'endormir ; queje te promenais avec moi dans la montagne, toute jeune encore, et que je te portais entre mes bras dans les mauvais chemins!.. Et tes petites peines, et tes petits désirs, et toutes tes pensées, ne te rappellestu plus que c'est à moi que tu les coufiais? T'ai-je jamais rien refusé? ai-je trompé une de tes espérances?.. Dis, Madelon , t'ai-je donné une fois le droit de douter de moi ?

LE PAYSAN DES ALPES

M\ni 1 1 im . Mon bon frère !

PIERRE Confie-toi donc encore à celui

qui l'aune et qui donnerait sa vie pour toi , tu le sais bien.

MADELEINE, Es-lu heureux, Pierre?

PIERRE, (louluurcu-icniriit. Il ne s'agit pas de moi , chérie.

mxdei.eine. C'est que moi, je suis bien malheureuse.

PIERRE. Malheureuse, toi si bonne et si aimée!... <^ui donc ne souffrira pas, si tu souffres ?

Madeleine. Oh ! l'amour! oh ! l'amour!

PIERRE, brusquement. L'amour?

Madeleine. Tu ne peux pas me comprendre, frère... tu ne sais pas ce que c'est que l'amour.

PIERRE. i\e pas connaître l'amour, Madeleine ! eh! que ferait-on hi-bas, si l'on n'aimait pas? se lever le matin, se fatiguer le jour, se coucher le soir pour se relever le lendemain! est-ce vivre? Pourquoi veiller, pourquoi dormir quand l'on n'aime pas ? c'est l'amour qui soutient quand on travaille, et qui console quand on souffre... L'amour, c'est tout le bonheur ; l'amour, c'e^t toute la vie.

madeleine. Non , non ; ce n'est pas cela, Pierre... aimer , ce n'est pas vivre, c'est souffrir. Quand on aime, on ne dort plus, on ne vtille plus, on pleure. Le jour où l'amour vient, adieu le bonheur... l'attente, la fièvre, le doute , le désespoir... voilà l'amour ! O Pierre ! lu n'as jamais aimé !

pierre. Plût au ciel !

madeleine. Plût au ciel, as tu dit?

O mon frère ! ne blasphème pas ; ne te plains pas : si tu as aimé, tu as vécu. Cher frère ! tu as donc aussi senti ton cœur se serrer au bruit dune parole, et ton amc se fondre au contact d'un baiser... Tu as espéré, douté, palpité , tremblé d'espoir et de crainte ; tu as ri, pleuré, déliré d'amour... O Pierre ! tu peux mourir sans te plaindre : tu as eu ta part de bonheur.

pierre. Moi, heureux! mon Dieu!...

vois mon front pâle , Madeleine , et mon regard désolé ; écoute battre mon cœur dans ma poitrine, et dis-moi après si tu me crois heureux. Ils savent ce que je souffre, les vents d'orage auxquels j'ai jeté en cris désespérés le secret de mon cœur; et les pierres des torrens sur lesquelles je me suis couché en invoquant le trépas; et le ciel que j'ai maudit de mon malheur ; et l'enfer que j'ai en vain appelé à mon aide ; car je ne sais plus que devenir, ô ma sœui ! car je ne suis pas aimé...

madeleine. Pauvre Pierre !

pierre. N'est-ce pas? oh ! n'est-ce pas que je suis à plaindre , moi qu'on n'aime pas ?

madeleine. Et moi donc, qu'on a aimée, qu'on a trahie !

pierre. Pauvre Madeleine !

MADELEINE. Une horrible trahison, mon frère ! Captiver mon innocence par déclouées paroles, tromper ma bonne foi par des promesses sacrées, m 'enivrer peu à peu d'amour, me faire oublier ma raison, mon devoir, mon honneur...

pierre, se lésant. Ma sœur !

madeleine. Et puis m'abandouner , en me laissant pour tout adieu le désespoir et la honte !...

pierre, reculant. Ma sœur!

madeleine. Ah! je serais déjà morte, Pierre, si ce n'eût pas été un crime de tuer avec moi mon enfant.

( Elle tombe à genoux.)

pierre. Malheureuse!

madeleine. Pierre, si tu me repousses, personne n'aura pitié de moi... Je sais bien que je suis une grande coupable , mais lu es mon frère, et tu ne voudras pas me voir maudire par nos païens, n'est-ce pas? et mourir d'opprobre, loin de la maison paternelle... tu me sauveras peut-être , et mon enfant avec moi...

pierre, lui tewlant les bras. Madeleine I

MADELEINE, s'y jetant. Ah !

pierre, pleurant sur elle. Infortunée!

infortunée !

madeleine. Je le serais moins , si tu m'avais pardonné.

pierre. Est-ce entre mes bras que tu devrais douter de mon cœur ?

madeleine. Toujours le même, toujours mon Pierre!

pierre. Mais...

madeleine. Si je mourais la première, lu aurais soin de lui , n'est-ce pas ?

pierre. Comme toi-même... mais cet homme, Madeleine, quel est-il? où est-il?

madeleine. A Chambéry, je crois. C'est l'été dernier, quand je demeurais auprès de Cluse, avec notre vieille tante cpii est morte, que je l'ai connu, que je l'ai aimé, hélas !

pierre. Son nom?

MADELEINE. François.

pierre. François... qui?

madeleine. François.

pierre. Tu ne lui connais pas d'autre nom ?

madeleine. Pas d'autre.

PIERRE. Imprudente enfant !

madeleine. Que veux-tu? je croyais à ce qu'il me disait, et je ne cherchais pas à

pénétrer ce qu'il me cachait... je l'aimais.

PIERRE. El que fait cel homme?

madeleine. Il est employé à la cour du duc.

pierre. A quoi ?

madeleine. Je ne sais pas.

riERRE. Et tu n'as pas sur lui d'autres renseignemens à me donner.

MADELEINE Non.

imerre. Mon Dieu ! comment trouver cet homme ? Mais pourquoi donc, Madeleine, n'avoir pas parlé plus tôt?

madeleine. Je n'osais pas... j'attendais... et si tu n'étais pas parti, je me serais tue encore.

pierre. Oh ! si je pouvais trouver cet homme... Il avait promis de t'épouser, n'est-ce pas? \ '

m\deleine. Oui... il me le disait chaque fois qu'il venait, et quand il ne venait pas, il me l'écrivait... f

pierre, vivement. Il t a écrit.

madeleine. Oui...

pierre. Il t'a écrit!... Les lettres ou sont-elles? , .

MADELEINE, les tirant de son sein. Ici. •

pierre, les prenant. Donne! donne, donne!... Merci, mon Dieu! de m'envoyer ces lettres ! avec cela je le chercherai, je le trouverai, je le tiens! Ces lettreslà , vois-tu , c'est notre salut, ou sa perte; c'est ton honneur, Madeleine, ou sa vie ! ( Il se dirige vers la porte.)

MADELEINE. OÙ VaS-tU?

pierre. A Chambéry : la haine m y appelle maintenant comme l'amour... J'irai, et que Dieu m'assiste! car alors...

madeleine. O Pierre ! si tu le rencontres, rappelle-toi que je l'aime j

pierre. Je me rappellerai qu il t a trompée, Madeleine.

madeleine. A cause de moi, mon frère,

épargne-le. .

pierre. Je ferai pour lui , ma sœur, comme il fera pour toi... Pas de colère pour ton mari ; pas de pitié pour ton séducteur • et je jure Dieu de ne pas remettre le pied dans la maison paternelle, sans t apporter une réparation ou une vengeance...

Adieu. . ,, . „- ,

MADELEINE, cherchant a l'arrêter. Pierre! PIERRE- Ton frère va travailler pour toi,

Madeleine, prie pour lui!

<T1 soit précipitamment.)

MADELEINE, seule à genoux. Mon Dieu !

ie ne sais ce qui arrivera de tout ceci... mais, si quelqu'un doit être heureux , faites nue ce soit Pierre, et si quelqu un doit souffrir, faites que ce soit moi... moi seule

MAGASIN THÉÂTRAL

ai commis la faute , que le châtiment retombe sur moi seule !

eeeeeeseedoeeM BcooooaoaoaoBwaoawBOOoeoa»

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