‹ ThéâtreChapitre 535 sur 846 · SCENE YIII · texte numérisé non relu

SCENE YIII

Les Mêmes, JEAN.

l'officier. (Maître Jean Tardy.

( Jean entre.)

LE DLC. Ah! je vous avais Lien dit , mon liôie, que vous auriez Lientôt de mes nouvelles.

JEAN. C'est vrai !

LE dlc. Vous voyez que je tiens parole. A ous rappelez-vous la conversation que nous eûmes ensemble pendant le souper?

JEAN. Oui.

LE Dl C. ^ ous souvenez-vous d'avoir blâmé violemment la négligence apportée, selon vous, à l'exécution delà justice.

JEAN. J'ai gardé dans ma mémoire toutes les paroles qui sont sorties de ma bouche.

le dlc. EL Lien ! le duc est institut de tout.

JEAN. Tant pis.

LE dlc. Vous regrettez donc?..

JEAN. Rien ; mais je suis fâché de ne pouvoir plus estimer ceux qui sont allés répéter à leur maître ce qu'ils avaient oui dire à leur hôt°.

LE DLC, vivement. Et vous auriez raison si cela était. Mais rassuroz-vou--, l'hospitalité n'a pas été trahie.

JEAN. Pardon, mon gentilhomme ; mais je ne comprends rien à voire énigme.

LE nue. C'est facile à comprendre, l'un de vos Lûtes était Emmanuel Philibert lui-même.

Jean. Est- il possible! . comment? votre compagnon...

LE Die. Non, c'est moi.

3EAViJlcch.it le genou, baise la main du duc, et se rel've. J'attends les ordres de votre ali esse.

LE dlc. Oui, je suis le duc de Savoie, et, selon certaines gens, le tyran de la Savoie, et maintenant que nous voilà face à face, ne trembles-tu pas?

je\n. Non monseigneur, car ma conscience ne me reproche rien.

LE DLC. Ainsi tupeisistrs dans ton dire de l'autre jour?

JEAN. Oui, monseigneur.

LE dlc. Prends garde!

je\n. Je sais à quoi je m'expose ; mais la véiilé et moi nous ne nous quittons jamais.

LE DUC Eh Lien! je veux que tu nous donnes ici, en pleine cour, un échantillon de ton savoir-faire ; dis-nous ce que tu penses, tout ce que tu penses.

(Mouvement paimiles assistons.)

JEAN. Prenez garde à votre tour, monseigneur : si vous me demandez la vérité, je vous la dirai.

LE DLC. Tout-à-l'heure , je t'en priais, maintenant je te l'ordonne.

(Cercle autour de Jean.)

JEAN. Ah! monseigneur, il y a deux ans, quand vous reprîtes possession de vos états, la vérité ne vous eût pas été si difficile à trouver ; vous n'auriez pas eu Lesoiu , pour l'entendre, d'envoyer prendre un vieux paysan dans sa montagne; le premier de vos courtisans vous l'eût dite alors, parce qu'alors elle ressemLlait à la flatterie. En ces jours-là, monseigneur, vous étiez l'orgueil et l'espoir de tous ; on croyait voir dans vos mains victorieuses le Laume qui devait guérir les blessures de la patrie. Quand vous passiez dans nos vallées des Alpes, plein de douceur et de miséricorde , les vieillards faisaient agenouiller leurs fils et leur disaient : « Prosternezvous, enfans; c'est le bonheur puLlic qui passe. »Et quand vous en triez dans les bon nés villes de Cluse et de Chambéry, le peuple ne vous laissait marcher qu'entre un tapis de fleurs etune pluie de bénédictions. Aujourd'hui quand vous passez, les fleurs sont toujours là; les bénédictions, où sont-elles? Pourquoi donc, ô mon Dieu! avoir si tôt changé' nos espérances en .regrets, et nos

LE PAYSAN DES ALPES

jouis de joie en jouis de deuil ? car à prêtent , en Savoie, tout ce qui a un cœur

souffre , tout ce qui a une voix se plaint , et Us doux bouts du duché se répondent en

gémissant. C'est tous 1rs jours quoique misère nouvelle : aujourd'hui, l'impôt du seigneur; cette nuit, le pillage du soldat ; demain , la gabelle du prince ; et au bout, l'emprisonnement. Ici un rapt, là un assassinat, partout le brigandage, la justice nulle part... (Violens murmures de la tour.) Peine perdue, messieurs, que vos murmures; vous avez la voix moins forte que le tonnerre et l'avalanche avec qui j'ai souvent parlé. Je dirai donc que le peuple, attaqué par les nobles , est vendu par les magistrats, et que, s'il y a des tacbes de sang sur tous les blasons, il y a des lacht s de boue sur toutes les simares ! (Nouveaux murmures.) Mil vous m'avez demandé la vérité : tant pis pour vous, vous l'entendrez jusqu'au bout. Pendant que les uns faisaient de nos villes des coupe-gorges, les autres faisaient de la loi une prostituée , et de son temple une caverne... de soi te que la Savoie, lasse de nourrir des lioiumcs pour la misère et des femmes pour le désbonneur, ne demande plus rien à Dieu, qu'une tombe pour ses enfans et un châtiment pour ses oppresseurs. Maintenan' , altesse, j'ai tout dit, voilà ma lète.

(Il se couche aux pieds du duc; un moment de silence (t d'attente.)

LE DUC. Levez-vous , messire Tardy, grand bailli de Cbainbcry.

( Mouvement d'ttonnenient.)

JE\N, se lésant. Moi, monseigneur?

l.E Dl'C. Vous-même ; c'est vous qui avez signalé le mal , mou maître , ce sera vous qui le guérirez. L'administration de la justice est dès ce moment remise entre vos mains.

JEAN. Votre altesse oublie sans doute l'obscurité de ma condition?

LE DUC. Je D 'oublie rien , monsieur , et je trouve qu'on est assez noble quand on a du cœur, et assez riche quand on a de la probité.

JE\N. niais, monseigneur, je ne sais rien ?

LE DL'C. Vous savez discerner le juste de l'injuste , cela suffit. Pas un mol de plus, ou je croirais que vous n'êtes qu'un fanfaron de vertu.

JEAN. Puisque c'est ainsi, j'accepterai, monseigneur, mais à une condition.

LE DUC. Laquelle ?

jean. C'est que personne, pas même vous, ne sera exempt d'obéir à la loi ; c'est que pas un coupable , fût-ce vous , ne pourra se dérober au châtiment qu'il aura mérité ; c'est que vous-même, au besoin, vous me prêterez main-forte pour faire exécuter la justice envers tous et contre tous.

LE DUC. Je vous le promets.

Jean. Pardon, monseigneur ; mais, en des cas pareils, une promesse ne suffit pas. En face de votre cour tout entière , jurez-moi , par votre couronne et sur l'évangile , de faire ce que je vous ai demandé.

LE DUC. Je jure que personne, pas même moi , ne sera exempt d'obéir à la loi.... que pas un coupable, fût-ce moi, ne pourra se dérober au châtiment qu'il aura mérité; et que moi-même, au besoin, je vous prêterai main-forte pour faire exécuter la justice envers et contre tous. Par ma couronne et sur l'évangile, je vous le jure.

JEAN, lui tendant la main. Touchez là, donc, monseigneur ; je suis votre homme.

LE DUC, Y mettant la sienne. Une bonne gestion, monsieur le grand bailli !

jean. Un glorieux règne, mon prince!

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