‹ ThéâtreChapitre 537 sur 846 · LA COMTESSE, PIERRE · texte numérisé non relu

LA COMTESSE, PIERRE

pierre. Madame la comtesse me pardonnera-t-elle la liberté que j'ai prise de me présenter devant son hôtel ?

la comtesse, étonnée. Gomment? est-ce qu'on ne vous a rien remis ce matin de ma part?

pierre, vivement. Non, madame... vous auriez eu la bonté de penser à moi?

LA COMTESSE, froidement. Moi? non, maître Pierre. Je me suis trompée... je voulais dire ..

PIERRE, baissant la tête, à pari. Insensé!

LA COMTESSE, aaec douceur. Mais, puisque vous voilà , je suis bien aise de vous voir .

(Pierre sourit avec ameilume.)

LA COMTESSE. Y a-t-il long-temps que vous êtes à Chamb-'i y ?

pierre. Je suis pai li de là-bas le même soir que vous, madame , et arrivé ici le même jour.

la comtesse. Vous avez dû marcher bien vite pour suivre les chevaux.

pierre. Madame la comtesse sait que je suis fait à la fatigue.

L\ COMTESSE. Mais vous aviez donc ici quelque affaire bien importante, pour hâter ainsi votre marche ?

tierue. Une affaire importante, comme celles que nous pouvons avoir dans notre état, vente de bestiaux ou achat de denrées.

la comtesse. Et rien autre chose ne vous appelait à Chambéry?

pierre. Et quelle autre chose vouliez-vous qui m'attirât, madame? Est-ce que nous sommes bons à autre chose, nous autres paysans?

la comtesse. Pourquoi dites-vous cela, maître Pierre?

pierre. Je dis cela madame, parce que... parce que je suis maître Pierre, comme vous m'appelez fort bien. Oh! je ne me fais pas d'illusion, moi ; je sais bien ce que je suis, allez ! je suis un paysan , un homme fait pour travailler la terre avec nus mains et suer du matin au soir sur la glèbe... Et quand je dis un homme, erreur! nous des hommes! nous qui récollons le blé pour n'en point manger,

et qui faisons le vin pour n'en point boire ! Par exemple ! des bêtes de somme à face humaine, à la bonne heure! et nous devons encore remercier Dieu de ce qu'on ne ne nous vend point au marché avec les bœufs!

LA comtesse. Oh ! calmez-vous , calmez-vous, monsieur.

pierre. Me calmer, quand tous les feux de l'enfer me brûlent ! me calmer, quand l'indignation me suffoque ; ô rage! se sentir du sang dans les veines, du courage dans le cœur, de l'intelligence dans la tète, et ne pouvoir rien , ni agir , ni parler, ni aimer, rien! Etre malheureux parce qu'on est pauvre, et mal vivre parce qu'on est malué... El l'on vient nous chanter qu'il y a une justice divine! (Riant amèrement. ) Ah! ne vous empêchez pas de rire, madame, si vous en avez envie. Je sais que mes pareils sont faits pour amuser les vôtres.

LA COMTESSE. Non! non! j'ai trop pitié de vos souffrances.

pierre. Pitié ! toujours la pitié, l'insolente pitié... Voilà leur seul sentiment pour nous, leur seule parole... Merci, madame... je n'en ai pas besoin de votre pitié, je n'en veux pas... je suis un homme libre , madame, un 01s des Alpes, un compagnon des aigles, un voisin du ciel... à qui je ne demande rien qu'un peu de soleil pour vivre et un peu de terre pour mourir...

LA COMTFSSE. Pierre!

pierre. Et quelle pitié... bon Dieu!

Si j'avais faim ou soif dans cette maison , on m'enverrait à l'office me rassasier entre le valet de pied de monseigneur et l'épagneul de madame...

LA COMTESSE, se levant. Vous m'insultez, monsieur... Monsieur, quand vous voudrez partir, vous êtes libre...

pierre , douloureusement. Puisque vous me chassez... Je sors... Adieu...

LA COMTESSE, avec effort. Adieu...

Pi© Te s'éloigne lentement ; moment de silence.)

PIERRE , r- venant et se précipitant aux genoux de la comtesse. Pardonnez-moi !

pardonnez-moi, madame la comtesse!

pardonnez-moi...

LA COMTESSE, émue. Relevez-vous.

PIERRE, fondant en larmes. Je vous ai offensée, offensée sans motif; vous si bonne pour moi... vous si tendrement miséricordieuse... vous, madame... Oh!

je suis un misérable indigne de tout pardon... mais, si je vous ai offensée, c'est parce que je vous aime...

MAGASIN THÉÂTRAL

l\ comtesse. Malheureux!

PIERRE. Vous nie ferez lucv après si vous voulez ; mais il faut que je vous le dise enfin ; je vous aime, madame... depuis six mois entiers, je vousaime et je me tais... Avant de vous avoir vue, j'étais heureux de tout et partout ; j'aimais mes montagnes, mes païens, ma chaumière, ma liberté, mon Dieu... depuis que je vous ai vue, je n'aime plus que vous, madame : Dieu, païens, liberté, montagnes...j'ai tout oublié pour vous; bonheur, espoir, pensée, existence, j'ai tout mis en vous, Hélène... Ma bouche n'a plus répété que votre nom, mes yeux n'ont plus vu que votre image, mon cœur n'a plus battu que pour le vôtre... Hélène! Hélène! vous avez mon aine, Hélène!

Hélène! voulez-vous ma vie?... Oh! ne me chassez pas, ne me chassez pas... La Vierçe qu'on prie dans les chapelles et à qui l'on dit tout» s ses pensées ne renvoie pas les malheureux qui l'implorent... je vous ai parlé comme je lui parlerais, madame; et si je vous aime plus qu'elle,' madame, je vous vénère comme elle.

LA COMTESSE. Je ne dois pas vous entendre davantage.

pierre. Me renvoyer, c'est me condamner, pensez-y... Si je dois mourir, que ce soit pour vous et non par vous... je sais que mon amour est fou... aussi, tout ce que je vous demande, c'est un peu de pitié... votre pitié, madame, je vousen supplie... Donnez-moi une place, la dernière, dans un coin de votre maison, pour que j'aie seulement la consolation de dormir sous le même toit que vous, et de respirer le même air... je serai voire valet, je vous servirai à genoux, je ne dirai rien et je ne vous regarderai pas en face... et si vous avez jamais besoin d'un dévouenu nt aveugle et d'un bras courageux, sur un mot, sur un signe, madame, vous serez obéie, en quoi que ce soit, contre qui que ce soit.

la comtesse. Si vous promettez de vous taire. . .

pierre. Je le jure.

LA comtesse. Eh bien ! peut-être pourrai-je prier le comte de vous mettre au nombre de s s hommes d'armes.

pierre. Homme d'armes du comte !

je liais le comte, madame...

LA COMTESSE. Et pourquoi?

PIERRE. Parce qu'il est votre mari, madame...

LA COMTESSE, fâchée. Ah! Pierre, vous abusez...

PIF.rinE, vivement. Pardon... ce sera la

dernière fois... mais il faut m'excuser, j'ai tant souffert... Oh! vous ne savez pas quel horrible tourment c'est de renfermer si long-temps un secret comme le mien... Se taire six mois quand on aime! je n'y tenais plus, madame; et c'est pour cela que je suis venu à Cbanibéry.

la comtesse. Ah! pas pour cela seulement..

PIERRE. Je mentirais si je le disais... je suis venu pour deux choses : vous voir d'abord, et ensuite chercher un homme qui a abandonné ma sœur, madame, après

l'avoir séduite C'est une entreprise

presque désespérée malheureusement, car je ne connais pas cet homme, et je ne sais ni son nom, ni sa di meure. Je n'ai pour tout signe de reconnaissance que ces lettres écrites par lui à ma sœur, et dans lesquelles il dit être de la cour... Oh! ces gens de cour... s'il m'en tombe jamais un sous la main !...

la comtesse , vivement. Cette écriture, voulez-vous me permettre d'y jeter un coupd'œil.

( Elle parcourt rapidement.)

pierre. Vous pouvez lire.

LA COMTESSE, lisant, àpurt. 0 Dieu! 1 criture du comte !.. {Lui rendant les lettres Et vous dites que cet homme a sédui votre sœur.. . maître Pierre?

pierre. Séduit , madame , et déshonoré...

la comtesse. Oh! l'infâme... Et que comptez-vous lui faire, si vous le découvrez ?

pierre. Le forcer à une réparation, à un mariage.

la comtesse. Et si cet homme est marié, Pierre?

pierre. Le tuer, madame, ou mourir.

L\ comtesse. Et si vous mourez , que deviendrai-je, moi?

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