LE BARON, DUBREUIL, EULALIE
dubreuil. Eh bien ! eh bien! qu'est-ce qu'il y a donc ici? il me semble qu'on parle plus haut qu'à l'ordinaire.
le baron, vivement. C'est madame qui veut...
eulalie, vivement. C'est monsieur qui ne veut pas...
dubreuil, souriant. Voilà deux volontés qu'il est bien difficile d'accorder.
le baron, avec humeur. Eulalie, qui ne rêve que plaisir...
dubreuil, gaîment. C'est de son âge.
le baron. Me tourmente pour voir la première représentation... des Français...
eulalie. Omon Dieu, je suis de bonne composition... je renoncerai encore volontiers à celle-là si vous voulez me promettre de me conduire à une autre...
dubreuil. Nous tenons donc bien aux premières représentations ?
eulalie. Je n'en ai jamais vu.
dubreuil. Jamais?
eulalie. Non.
dubreuil Cela ne vaut pas la peine de vous déranger. Imaginez-vous, baronne, que la composition des spectateurs , ce jour-là, est bien la plus drôle de chose !
Vous entrez la salle est pleine la
caisse est vide c'est de rigueur... les
nombreux amis de l'auteur, adroitement éparpillés, occupent les meilleures places
eulalie. Les auteurs ont donc beaucoup d'amis ?
dubreuil. Beaucoup le matin surtout... le soir cela diminue considérablement. Au parterre sont rangés en masse les amis les plus solides de la pièce; aux avant
scènes les curieux, les indifférens ie£
mains inutiles ; aux loges de face de jeunes et jolies femmes venant essayer une mode nouvelle et disputer aux acteurs quelques regards du public ; aux stalles, aux balcons, d'aimables jeunes gens qui seraient au désespoir de s'attendrir et qui : s'intéressent à la chute de l'ouvrage uni-
MAGASIN THEATRAL
quement parce qu'un drame qui tombe est beaucoup plus gai qu'un drame qui réussit... aux secondes, aux troisièmes, de bons bourgeois, d'bonnétes commerçans qui viennent au spectacle dans l'intention de s'amuser, et pour lesquels une première représentation est encore un événement... aux baignoires... dans les endroits sombres, obscurs... les ennemis... il n'y a pas d'auteur qui ne se flatte d'en avoir... aux extrémités de l'orchestre, aux encoignures des galeries, des amphithéâtres, se réfugient les actionnaires, qui pleurent à chaque drame nouveau avec une persévérance admirable enfin, dans les loges
grillées, dans les places d'apparat, un régiment de journalistes forcés d'assister chaque soir aux triomphes ou aux funérailles dramatiques... écoutant avec distraction la pièce qui passe... et saisissant au vol une scène, une phrase, un mot bon ou mauvais, avec lequel ils feront le lendemain un article spirituel et malin, qui fera mourir de rire leurs abonnés, et de chagrin l'auteur assez faible pour croire encore à la puissance du feuilleton.
eulalie. Vous m'avouerez, mon cher Dubreuil, que, si la veille d'une bataille, on se plaisait à tracer devant le général le tableau des troupes qui doivent prendre part à l'action, cela ne lui ôterait pas le désir d'assister au combat...
le baron. Non, certes.
eulalie. Vous voyez?..
dubreuil. Eh bien! soit; vous assisterez à la première bataille qui se livrera, de sept à onze heures du soir, à la Porte-St-Martin ou au Gymnase ; c'est moi qui , avec la permission du général, aurai l'honneur de vous amener sur le lieu du combat...
eulalie. Vous êtes un homme raisonnable, vous.
le baron. On est raisonnable quand on cède à vos folies.
dubreuil. Mais, en attendant, j'espère vous posséder demain soir à mon bal masqué?
eulalie, gaîment. Vous me connaissez trop bien pour ne pas deviner ma réponse..... mais, mon cher monsieur Dubreuil, je suis en puissance de mari... j'ai un maître dont les volontés ne s'accordent
pas toujours avec mes désirs je vous
laisse avec lui dans l'espoir que votre amitié sera plus forte que mes prières, et que l'ami réussira où la pauvre femme a échoué.
Elle sort par la porte à gauche.
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