‹ ThéâtreChapitre 582 sur 846 · LE BARON, DUBREUIL · texte numérisé non relu

LE BARON, DUBREUIL

DUBREUIL. Dit-elle vrai ?

le baron. Pourquoi pas ?

dubreuil. Tu refuserais devenir à mon bal?

LE BARON. A te parler franchement , j'aime autant rester chez moi.

dubreuil. Toi, c'est à merveille ; mais ta femme?

LE baron. La placed'une femme est aup i s de son mari.

dubreuil. Allons, voilà le tyran domestique qui se dessine...

le BARON. Le beau plaisir d'aller au bal pour y danser avec le premier venu !

dubreuil. Si c'est là tout l'inconvénient que tu y trouves, il est bien facile à éviter : viens et fais-la danser toi-même.

le baron. C'est cela! danser à cinquante-cinq ans avec ma femme, pour me donner un ridicule... merci!

dubreuil. Ah! tu crains le ridicule. .% et tu épouses une jeune fille !... mon ami, il faut avoir le courage de sa position.

le baron. Eh bien! oui, j'ai épousé une jeune fille... j'ai peut-être eu tort, c'est possible... mais au moins je suis sûr d'elle.

dubreuil. Eh ! mon Dieu!... quel mari n'est pas sûr de sa femme? il n'y a que les sots qui doutent de la leur.

le baron. Et je ne veux pas l'exposer. . .

dubreuil. A quoi? à ce qu'elle rencontre dans le monde des personnes moins bourrues et plus agréables que toi... eh! eh !... cela pourrait arriver !

LE baron. C'est précisément pour cela que je ne me soucie pas de conduire Eulalie au milieu de vos jeunes fats si polis... si galans.

dubreuil. De la jalousie.... prends-y garde, c'est un défaut qui enlaidit furieusement les homme de notre âge et qui porte malheur à tout le monde. Si, pendant vingt ans de mariage, j'ai été constamment heureux, c'est que ma confiance en ma femme surpassait peut-être encore

mon amour pour elle c'est que nous

traitions d'égal à égal, que je l'entretenais de mes affaires et qu'elle me racontait ses plaisirs ; c'est que notre vie s'écoulait au milieu de ce mutuel accord que jamais aucune mauvaise pensée n'a obscurci ni troublé.

le baron. On ne t'a jamais appelé le père de ta femme , toi.

EULALIE ORANGER

DUBREUIL. Ne vas-tu pas la rendre responsable dune méprise malheureusement assez naturelle ? ne vas-tu pas la punir de ce qu'elle t'a sacrifie ses dix-sept ans, de ce qu'elle a consenti à passer les plus belles

années de sa vie auprès d'un d'un

homme mûr si tu veux?... l'expression ne rajeunira pas ton acte de naissance. Sois homme et raisonnable... tu as été jeune... tu as aimé le plaisir.

LE baron. Est-ce que la baronne n'a pas tout ce que peut souhaiter une femme de son âge, de son rang? lui ai-je jamais refusé robes, parures, diamans?

DUBREUIL. Des bijoux ne sont pas de L'amour, et il arrive un moment où tous les plus beaux diamans du monde ne sauraient en tenir lieu. La baronne touche à ce moment-là... elle approche de ses dixneuf ans... Son cœur, qui, jusqu'à présent, a sommeillé, peut se réveiller un de ces beaux matins plein d'une passion subite, ardente... et qu'elle croira éternelle, parce que ce sera la première!... Tu dis à cela qu'en l'empêchant de se montrer dans le monde tu diminueras le danger. Erreur.

Tu l'accroîtras, au contraire. L'isolement force la pensée à se reporter plus souvent sur le même objet. Crois-moi , occupe l'esprit de ta femme par une distraction continuelle; chasse, à force de plaisirs et de fêtes, ce besoin d'aimer dont elle n'a pu connaître encore le charme ni le danger. Dirige toutes ses pensées vers d'innocentes futilités , vers les réunions dont Paris fourmille ; que le plaisir d'aujourd'hui lui fasse oublier celui d'hier et attendre avec patience celui de demain...

Au lieu de la forcer à devenir aussi vieille que toi, tâche de redevenir jeune, enfant avec elle... plie-toi à ses goûts...

le baron. Oui, que le maître devienne l'esclave.

dubreuil. Ah! Ronçay... mon ami...

ces deux mots-là n'ont jamais été synonymes de mari et femme... Pour accompagner gaîment la tienne, donne congé à ta goutte, et surtout à cette humeur chagrine et revèche dont les maris font un emploi beaucoup trop fréquent pour leur agrément personnel... Que diable ! si tu veux que les autres ne paraissent pas plus aimables que toi, tâche, au moins, d'être aussi aimable qu'eux.

le baron. Aimable!.,., est-ce qu'un mari a besoin de l'être?

dubreuil. Beaucoup plus qu'un autre.

LE BAllON, M- LAROCHE,

DLBREUIL.

Etienne, annonçant. Madame Laroche.

le baron. Allons! que veut-elle encore, celle-là?

Mœe LAROCHE. Général, je suis enchantée de vous trouver... je viens vous demander un service.

LE baron. Parlez, parlez, madame.

Dufcreuil va pour sortir.

Mme LAROCHE. M. Dubreuil n'est pas de trop... Il s'agit de mon fils... Yous savez, général, que, l'année dernière, le gouvernement avait jeté les yeux sur lui?...

dubreuil, souriant. Pour le nommer sous-lieutenant.

Mmc LAROCHE. Depuis ce temps il n'a pas quitté Paris... il a pris son état en dégoût... il y a des jours où il parle de donner sa démission.

LE BARON, indifféremment. Et la cause?

Mme Laroche. La cause? Je ne la sais

pas au juste... mais je la soupçonne

{Avec mystère.) Je crois que nous sommes amoureux.

DUBREUIL et LE BARON, ensemble. Amoureux !

Mn,e LAROCHE. Il dort mal , mange à peine... est de mauvaise humeur les trois quarts de la journée... Et puis, si vous saviez ce qu'il a refusé !... un parti superbe, une fortune... la veuve d'un pair de France qui vient de marier son dernier enfant.

LE baron. Elle a donc?..

Mme laroche. Trente mille livres de rentes, et quarante-huit ans. .. parfaitement conservée pour son âge... Savez-vous ce qu'il m'a répondu en souriant?... qu'elle n'était ni assez vieille ni assez riche. . . Doublez l'âge et la fortune , et je l'épouserai , m'a-t-il dit... Ah ! le ciel m'est témoin que si cela était en mon pouvoir...

dubreuil. Ecoutez donc , un jeune homme de vingt-sept à vingt-huit ans es! bien aise de se marier pour son plaisir.

Mme LAROCHE. Le plaisir en ménage, c'est la fortune! qu'elle vienne d'un côte ou de l'autre, pourvu qu'il y en ait un des deux qui en apporte beaucoup!., et certes Charles aurait compris tous les avantages du parti qu'on m'avait offert pour lui... s'il n'avait pas le cœur pris ailleurs.

LE baron. Et vous ne devinez pas?..

Mme LAROCHE. 11 est muet... il ne parle d'aucune femme, d'aucune... si ce n'est de sa cousine... dont à chaque instant il fait l'éloge.

le baron , à part. Sa cousine. . .

MAGASIN THEATRAL

Mme LAROCHE. Vous pouvez vous fin tter d'avoir une femme bien estimée...

DUBRE l'il, au Banm. Il est assez naturel qu'il parle de sa cousine.

Mme LAROCHE Comment! si. c'est naturel ... mais quand il m'en parle, quand il nie lait l'élogedelagaîté de sou caractère... !• la bonté de son cœur... je suis la première à lui dire : Tu n'en diras jamais autant de bien que nousen pensons... Ali! si vous nous entendiez, général... si vous entendiez mon fils, surtout... quia beaucoup plus d'esprit que moi... vous seriez dans le ravissement.

LE baron, impatienté. Enfin, madame, que désirez-vous ?

Mme Laroche. C'est juste. Le voici...

général ; vous êtes un bomme d'âge...

{Dubreuil se cache pour rire) un bomme de sens... et, dans tous les cas, vous êtes le supérieur de Charles... eh bien! usez de votre ascendant pour le forcer à s'éloigner de la capitale...

le baron. Il s'en éloignera , je vous en réponds, madame.

Mme LAROCHE. Avec de l'avancement, si c'est possible... Il n'y a pas de doute que, si ce malheureux enfant aimait une demoiselle, il me l'aurait confié... j'ai donc peur qu'il ne se soit épris de quelque coquette... ou bien qu'il aime une femme qui n'est pas libre !

LE baron, à part. Une femme mariée ! ..

DTJBRF.UIL , qui est passé à côté de lui. Eli bien! . eb bien! voilà que tu retombes dans tes accès d'humeur... A quoi penses tu donc?.. N'ai-je pas bien gagné de toi la promesse que ta femme embellira de sa présence notre réunion de demain ?

LE BARON. Elle ira... moi aussi!

Mme LAROCHE . Moi aussi ...je suis invitée.

dubreuil, à la porte. Victoire! victoire! madame la Baronne... j'ai gagné votre cause !...

EULALIE, entrant, dit à son mari. Ah!

mon ami, que vous êtes bon!..

LE BARON, la regardant, dit à Mme Laroche. Dans quarante-huit heures il aura quitté Paris.

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Deuxième tableau.

Le théâtre change et représente un salon touchant à une contredanse de la Muette. On voit passer une déguisées. Cnarles paraît. Etienne esta côté de lui

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