‹ ThéâtreChapitre 593 sur 846 · CÉLESTINE, EULALIE · texte numérisé non relu

CÉLESTINE, EULALIE

célestine. Qu'as-tu? cousine?., voyons, parle franchement.

EULALIE. Moi, rien.

célestine. Si, tu as quelque chose...

tu n'étais pas ainsi quand nous sommes parties : qu'as-tu vu au Louvre qui ait pu tecontrarier, t'attrister?

eulalie. Mais tu te trompes... je ne suis pas triste.

célestine. Et tu pleurerais volontiers. . . si tu étais seule ! . .. Tiens ! c'est encore ce tableau de Françoise de Rimini, devant lequel tu t'es arrêtée malgré moi.

eulalie. Cette figure du jeune Paolp a tant de ressemblance avec celle de ton frère ! . . .

Célestine. Ce n'est pas étonnant... Je te l'ai déjà dit, le peintre est son ami, il a prié mon frère déposer avant son départ... et Charles y a consenti... {Avec douceur.') Tu m'avais pourtant promis de l'oublier... et tu cherches, au contraire, tout ce qui peut te le rappeler... Eulalie, ce n'est pas bien, ce n'est pas raisonnable.

eulalie. Ah ! sais-tu ce qui m'empêche de l'oublier ? sais-tu ce qui me le rappelle à chaque instant?., ce sont les mauvais procédés de M. de Ronçay... ses humeurs, ses injustices continuelles, ses jalousies ridicules... {A elle-même, en soupirant.) Ah ! j'aurais pu être si heureuse !

Célestine. Mais tu peux l'être encore ; et pour cela il ne faut qu'un peu d'effort sur toi-même, qu'une bonne résolution.

MAGASIN THEATRAL

EULALIE. Mon Dieu!... qu'il est donc facile de conseiller les autres, quand soimême on est heureux! mais, si ton amourpropre était sans cesse humilié, froissé? si tu étais à chaque instant blessée dans tes opinions, dans tes sentimens... si ta volonté n'était jamais comptée pour rien, si l'on te faisait un crime d'un regard innocent, d'une parole échappée sans intention?... va, c'est une existence bien triste !

CÉLESTINE. Ah ! combien je regrette que mon frère soit venu assister à ton mariage!... heureusement, tu n'as rien à te reprocher.

eulalie. Toutes mes actions te sont connues.

CÉLESTINE. Tu n'as pas eu l'imprudence d'écrire. . . de recevoir des lettres ?

eulalie. Une... une seule.

CÉLESTINE. Que tu as anéantie?

EULALIE . Que je sais par cœur ! . . . et que je relis encore quand je suis bien malheureuse.

CÈLESTISE, sévèrement. Y o'ilà. qui est mal.

EULALIE. Ah! c'est la lettre d'un frère, d'un ami dévoué ; Charles m'estime trop pour n'avoir pas respecté ma position, pour m'avoii écrit un seul mot dont ma délicatesse ait pu s'offenser!... {Avec tristesse.) C'est tout ce que je possède de lui.

CÉLESTINE. Il faut t'en séparer.

EULALIE. M'en séparer!

CÉLESTINE. Oui, il y a de l'imprudence à garder cette lettre, quelque innocente qu'elle soit !... tu peux l'égarer... la perdre... tu es étourdie... remets-la-moi, je la brûlerai enta présence. Ah! je voudrais pouvoir aussi facilement airacher de ton cœur un souvenir qui peut être pour toi la

source de bien des peines Ma bonne

amie, il faut te faire une raison... Que de jeunes femmes, mariées comme toi, n'ont pas les mêmes compensations!.. c'est quelque chose qu'une grande fortune ; la richesse a aussi ses jouissances.

eulalie. Que tu ne changerais pas contre les tiennes !

CÉLESTINE. Qui sait? Charles, plus sage que toi, n'a peut-être conservé qu'un faible souvenir du sentiment qui remplit toute ta vie. Les hommes ont des devoirs. . . ils se créent des distractions ... ils nous oublient bien plus vite que nous ne les oublions... mon frère a trente ans , il peut trouver à se marier...

eulalie. C'est juste!., il est libre, lui !

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