EULALIE, CHARLES
EULALIE. J'espère que vous ne m'en voulez pas?
Charles. Mon Dieu, madame, je devais m 'attendre à une semblable résolution d'après le silence qui a suivi l'envoi de ma lettre.
eulalie. Je n'aurais pas pensé que vous espériez une réponse.
Charles. Au surplus, je n'ai accepté que sous condition; j'imiterai votre exemple , je refuserai.
eulalie. Non, Charles.
Charles. Pourquoi ?
eulalie. Ce que j'ai fait j'ai dû le
faire... Dans la situation où le sort nous a placés notre repos exige que nous évitions toutes les occasions de nous voir, de nous rapprocher.
CHAKLES. Ainsi l'intérêt que vous m'avez montré autrefois s'est évanoui avec la circonstance qui l'avait fait naître... ainsi un an d'absence a suffi pour me chasser de votre cœur.
eulalie. Charles... est-ce bien à moi que s'adressent des paroles aussi dures ?... qui vous autorise à penser que je n'ai pas conservé pour vous toute l'amitié d'une
parente ? Prenez-y garde. . . ce reproch B
pourrait retomber sur vous.. Ce que nous aimons ordinairement à trouver dans les autres, ce sont nos qualités, nos défauts, nos sentimens... et accuser quelqu'un d'oubli, c'est donner à penser qu'on peut soi-même en etie coupable.
CHARLES. Ah ! je prends le ciel à témoin que depuis notre séparation il ne s'est pas cc<juié un :>our... une heure... sans que
EULALAii liRAiVJEl'..
vous fussiez constamment présente à ma pensée... Vous oublier! moi!
i i LALitt. Charles, il le faut.
CHARLES. C'est impossible.
ri i ilie. Vous le croyez en ce moment.
Charles Pourquoi mon malheur a-t-il voulu que je ne revinsse à Paris qu'à l'instant où, victime obéissante, vous placiez votre main dans celle d'un homme que je liais, que je déteste?...
eulalie. Mon ami , nous sommes chez lui.
CHARLES. Dont le nom seul me met dans une fureur !...
eulalie. Ce nom-là n'est-il pas le mien?
cn\RLES. Et ceque j'aime en vous, ce ne sont pas tant ces attraits, ces grâces dont la nature a été si prodigue envers vous... Eulalie... ce que j'aime... c'est votre caractère franc et loyal... c'est votre a me si noble... si belle!... votre angélique beauté... La première fois que je vous vis après
votre mariage... vous le rappelez-vous?
c'était, il y a deux ans, dans une chambre triste, obscure... j'allais consoler ma mère; vous, vous pansiez un pauvre blessé ; vous ne vous étiez pas informée du parti qu'il avaitservi, de la cause qu'il avait défendue, pour voler à son secours... il souffrait... et vous n'aviez consulté que votre cœur.
eulalie. Charles , cessons de reporter nos souvenirs vers un passé qui ne nous appartient plus... oublions tous les deux un sentiment qui s'est glissé dans nos cœurs à notre insu .. que désormais notre amitié soit pure !
Charles, avec feu. De l'amitié, à moi, Eulalie! .. à moi, dont vous êtes l'unique pensée, l'unique espoir!...
eulalie, vivement. Malheureux! qu'osezvous dire?
Charles, avec énergie. Dieu ne voudra pas que votre malheur soit éternel.
eulalie , avec dignité. Dieu n'exaucera pas une coupable espérance , et la victime succombera avant son persécuteur.
Charles. Non , Eulalie, vous résisterez en pensant qu'il est sur la terre un homme
auquel votre existence est attachée un
homme qui vous aime... que vous aimez.
EULALIE , vivement. Oh ! Charles , taisezvous je ne suis déjà que trop coupable
en vous écoutant.
Charles, avec délire. Oserais-tu dire que tu ne m'aimes pas?
eulalie. Par pitié!...
Charles. Oserais-tu dire que, si tu étais libre?...
ellalie. Ah! si j'étais libre !....
(hvrles. Eh bien!... tu le seras un jour !
eulalie De grâce...
Charles. Et fût-ce dans dix ans, dans vingt a ns, je viendrai réclamer à tes genoux ce bonheur si impatiemment attendu.
eulalie. Oh !... ne parlez pas ainsi, Charles... cet amour... le temps l'affaiblira... l'absence l'éteindra.
Charles. Il n'y a pas d'absence pour l'amour véritable.
eulalie. Vous aussi.... vous vous
vous marierez...
cnARLES. Jamais, jamais! je le signerais de mon sang. Je prends l'engagement de t'aiiner, de n'aimer que toi , de vivre pour toi , de n'avoir d'autre épouse que toi. . .
Il se jetle à genoux.
EULALIE. Charles, que faites-vous?
CHARLES. Et que la colère du ciel me foudroie... que sa puissance sème le malheur sur toute ma vie, si cet engagement cessait un instant d'être présent à ma mémoire!
On entend dans l'éloi finement le baron appelant Etienne.
eulalie. Mon mari... je suis perdue.,
Charles. Perdue !...
eulalie. S'il vous trouve ici , c'est fait de moi.
Charles. Comment?...
eulalie. Il me tuerait...
Charles. Je reste pour vous défendre.
eulalie. Non... non... fuyez... fuyez...
Charles. Fuir !...
eulalie. Ah! par grâce... ayez pitié de ma réputation, fuyez! fuyez!
Charles. Je sacrifie mon honneur au tien...
11 va pour entrer dans la chambre à coucher.
EULALIE. Non!...
Charles va pour sortir par le milieu.
LE Général, plus rapproché, dans la coulisse. Où est ma femme?
EULALIE. Ciel!... ( Indiquant la porte à droite. ) Là!... là! ( Charles s'y jette , Eulalie ferme ef prend la clef.) Mon Dieu! ayez pitié de moi !
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